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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 08:41

 img079.jpgNoël approche - Une idée de petit cadeau pour  enfants qui ne vous ruinera pas. Vous imprimez, en un peu gros,  sur papier Canson,  ou autre joli papier un peu fort, l'un ou l'autre  des récits pour enfants que j'ai publiés  sur ce site. Vous roulez les quelques pages ensemble et  vous entourez  le rouleau avec un joli ruban. Avec quelques friandises à déguster pendant qu'on écoute ou qu'on lit l'histoire....

Mamine-Sibiriak - L'ourson (à l'attention des jeunes lecteurs)

Mamine-Sibiriak - le nodya (bivouac en forêt)

Mamine-Sibiriak - La guerre des herbes - conte pour enfants.

Mamine-Sibiriak : conte pour enfants : le Cou Gris

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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 13:02

Rien de plus affectueux qu'un ours en peluche. Mais quand il s'agit d'un véritable plantigrade, si bébé soit-il, c'est une autre chanson. Au vu de cette expérience qui s'est déroulée, il y a déjà longtemps, dans une maison de l'Oural qui servait de pension à de jeunes lycéens, on comprend vite que l'ours n'est pas un animal de compagnie. Il a son domaine bien à lui et n'a rien à faire chez les humains.

 

L'ourson

 

medvedko.jpg- Barine, voulez-vous un ourson ? - me proposa le cocher Andréï

- Où donc est-il ?

- Chez les voisins. Des chasseurs de leur connaissance leur en ont offert un. Un tout petit, de trois semaines environ. Un animal amusant.

- Pourquoi donc les voisins ne le gardent-ils pas ?

- Qui sait. J'ai vu l'ourson. Il n'est pas plus grand que ma moufle. Il est vraiment très petit.

Je vivais dans l'Oural, au chef-lieu du district. L'appartement était grand. Pourquoi ne pas prendre l'animal ? C'est une bête amusante. Qu'il vienne, nous verrons quoi faire avec lui.

Sitôt dit, sitôt fait. Andreï partit chez les voisins et une demi-heure plus tard rapporta un minuscule ourson qui, en effet, n'était pas plus grand que la moufle du cocher, avec cette différence que cette moufle vivante marchait d'une manière drôle sur ses quatre pattes en écarquillant gentiment ses jolis yeux bleus.

Tous les enfants de la rue arrivèrent en foule, si bien qu'il fallut fermer les portes. Se trouvant à l'intérieur, l'ourson ne se troubla pas et, au contraire, se sentit très libre dans la maison. Il examina tout tranquillement, contourna tous les murs, flaira chaque objet, essaya de remuer quelque chose de sa patte noire et sembla trouver tout à sa convenance.

Les lycéens (qui logeaient dans l'appartement) lui apportèrent du lait, des petits pains, des gâteaux secs. L'ourson accepta tout : s'asseyant sur ses pattes arrière, il se mit à manger. Il faisait tout  avec un sérieux comique.

- Medvedko,(petit ours) tu veux du lait,

- Medvedko,  voici des gâteaux secs...

- Medvedko…

C'est alors que mon chien de chasse, un vieux setter roux,  entra imperceptiblement dans la pièce. Le chien avait senti la présence d'une bête inconnue. Il s'allongea, se hérissa, et  tomba en arrêt sur le petit visiteur avant même que nous ayons pu faire un pas. Il fallait voir le tableau : l'ourson s'était tapi dans le coin, il s'était assis sur ses pattes arrière et regardait avec des yeux méchants le chien qui s'approchait lentement.

Le chien était vieux, expérimenté. C'est pourquoi il ne s'est pas jeté d'un coup sur l'animal ; il  regarda longtemps,  avec surprise, ce visiteur non invité. Quelle était cet animal inconnu, tapi dans l'angle, il ne comprenait pas.

Voyant comment le setter  commençait à trembler d'émotion, je me préparai à le saisir s'il se jetait sur la petite bête. Mais c'est tout autre chose qui  arriva, à laquelle personne ne s'attendait : Le chien me regarda, demandant un accord, et s'approcha à pas comptés de l'ourson. Il y avait moins d'un mètre entre eux, mais le chien ne se décidait pas à faire le dernier pas ; il s'est seulement allongé en humant l'air plus fortement - il souhaitait, selon l'habitude canine, flairer d'abord cet ennemi inconnu.

C'est à ce moment critique que le petit visiteur leva brusquement la patte droite et frappa le chien directement au museau. Le coup fut sans doute très fort car le chien bondit et poussa des cris perçants.

- En voilà un gaillard - approuvèrent les lycéens. _ Si petit, il ne craint rien !

Le chien, déconcerté, s'en alla se cacher à la cuisine.

L'ourson mangea tranquillement et le lait et le petit pain, puis il vint sur mes genoux, se roula en boule et se mit à ronronner comme un chaton.

- O, comme il est gentil - s'exclamèrent les lycéens à l'unisson - Nous allons le garder. Il est petit et ne peut rien faire de mal.

- Si vous voulez - acceptai-je, admirant le paisible animal.

Comment ne pas l'admirer ! il ronronnait joliment, léchait  mes mains de sa langue noire, puis il finit par s'endormir dans mes bras, comme un petit enfant.

 

***

 

L'ourson s' installa chez moi et la journée entière amusa le public, les grands comme les petits. Il faisait des culbutes amusantes, voulait tout voir et grimpait partout. Les portes l'intéressaient particulièrement. En clopinant, il se dirigeait vers elles et cherchait à ouvrir. Si la porte ne s'ouvrait pas, il commençait à se fâcher, à grogner et se mettait à ronger le bois de ces petites dents blanches comme des oeillets.

J'étais frappé par la mobilité extraordinaire de ce petit pataud et de sa force. Toute la journée il fit le tour de la maison et il sembla qu'il ne restait pas un seul objet qu'il n'eut pas examiné, flairé ou léché.

La nuit arriva. Je retins l'ourson dans une pièce. Il se roula en boule sur le tapis et s'endormit.

Persuadé qu'il était calme, j'éteignis la lampe et je me préparais à dormir aussi. Un quart d'heure passa. Je commençais à m'endormir quant au moment le plus intéressant de mon rêve, l'ourson se dirigea vers la porte de la cantine et voulut l'ouvrir obstinément.  Je le tirai de là et le remis à sa place sur le tapis. Mais la même histoire se répéta moins d'une demi-heure après. Je dus me lever et remettre de nouveau la bête obstinée à sa place. Et de recommencer encore… Cela finit par m'ennuyer, je voulais dormir. J'ouvris alors la porte de la cantine et y lançai l'ourson. Toutes les portes extérieures et les fenêtres étant fermées, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter.

Cette fois-ci encore je ne pus m'endormir. L'ourson pénétra dans le buffet et fit retentir les assiettes. Il fallut donc le sortir du meuble. Alors il se fâcha, gronda, tourna la tête pour essayer de me mordiller la main. Je le pris par le collet et le porta au salon. Ce remue-ménage commençait à m'agacer ; il fallait se lever tôt le lendemain. Enfin je me suis endormi, oubliant le petit visiteur.

 A peine quelques heures étaient-elles passées quand un bruit terrible retentit dans le salon. Je ne comprenais rien, puis tout devint clair : l'ourson s'était heurté au chien qui dormait à sa place ordinaire, dans l'antichambre.

- Eh bien… quelle bête ! s'étonna le cocher Andreï, en séparant les belligérants.

- Où allons-nous le mettre maintenant ? - pensai-je à haute voix. - Personne ne pourra dormir correctement cette nuit.

- Mais, au dortoir, conseilla André, avec les élèves. Ils l'aiment, eh bien qu'il dorme chez eux.

L'ourson fut placé dans la pièce des lycéens, très contents d'accueillir ce petit locataire.

Il était déjà deux heures du matin. La maison se calma enfin.

J'étais content d'être délivré de cet invité  inquiet et mobile. Mais une heure ne passa pas que tous bondirent, réveillés par un bruit terrible dans la pièce des lycéens. Encore quelque chose d'improbable. J'arrivai dans le dortoir en craquant une allumette. Et que vois-je :

Au milieu de la pièce il y avait un bureau couvert d'une toile cirée. L'ourson, en grimpant le long d'un pied de la table était arrivé à la toile cirée qu'il avait saisi avec ses dents. Prenant appui avec ses pattes  arrière sur le pied de la table, il avait tiré et emporté toute la toile, et avec elle la lampe, deux encriers, la carafe d'eau. La lampe et la carafe étaient cassées, l'encre répandue sur le plancher, et le coupable tapi dans le coin le plus éloigné d'où on ne distinguait que deux yeux étincelant comme deux braises.

 

On essaya de le saisir, mais il se défendit avec acharnement et il eut même le temps de piquer un lycéen.

- Qu'allons-nous faire de ce brigand ? implorai-je - tout cela c'est de ta faute, Andreï.

-  Qu'ai-je fait, Barine ? - se justifiait le cocher - j'ai seulement parlé de l'ourson et c'est vous qui l'avez pris. Et les lycéens l'approuvaient.

Bref, on n'a pu dormir de la nuit.

Le jour suivant a amené les nouveaux essais. L'affaire se passait en été, les portes restaient ouvertes. Il a alors pénétré en douce dans la cour où il a effrayé la vache. Il a attrapé un poulet et l'a écrasé. La révolte s'est levée : la cuisinière s'indigna  sévèrement, regrettant le poulet. Elle  cria après le cocher et l'affaire  faillit tourner à la bagarre.

La nuit suivante, pour éviter tout malentendu, le visiteur fut enfermé dans le garde-manger, ou rien n'était stocké exception faite une huche contenant la farine. Quelle indignation quand  la cuisinière découvrit l'ourson dans la huche. Il avait soulevé le lourd couvercle et dormait paisiblement,  directement dans la farine. La brave femme, affligée, fondit même en larmes et commença à demander des comptes.

- Il n'y a pas de vie possible avec cette bête ignoble - expliqua-t-elle - Maintenant on ne peut plus s'approcher de la vache, il faut enfermer les poulets, il faut jeter la farine, non Barine !

 

***

 

A vrai dire, je me repentais beaucoup d'avoir pris l'ourson et je fus très heureux quand une de mes connaissances l'emporta.

- Faites grâce, quelle gentille bête - admirait-il. Les enfants seront contents; Cela va être une vraie fête pour eux. Qu'il est mignon.`

- Oui, il est gentil… approuvai-je !

Nous poussâmes un ouf de soulagement quand nous fumes enfin délivrés de cette gentille bête et quand l'ancien ordre revint dans la maison.

Mais notre bonheur fut de courte durée car ma connaissance rendit l'ourson peu de jours après. L'animal s'était encore plus distingué dans sa nouvelle place. Il avait pénétré dans un équipage où un jeune cheval était attelé ; il avait grondé. Le cheval s'était emballé et avait cassé l'équipage.

Nous avons essayé de rendre la bête à ses premiers propriétaires, d'où l'avait amené notre cocher, mais ils l'ont refusé tout net.

- Qu'en faire ? - demandai-je à Andreï en l'implorant. Je suis prêt à payer pour m'en délivrer.

Heureusement, il y eut un quelconque chasseur qui le prit avec plaisir.

 

Quant au destin de l'ourson, il fut sans doute de courte durée (mais je n'arrive pas à traduire la dernière ligne!).

Mamine-Sibiriak (texte en russe sur Internet)
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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 13:01

Quelques jours avant la rentrée, une petite histoire de nos jardins, où Mamine-Sibiriak met en scène les "mauvaises herbes"...

 


La guerre des herbes

 

 

   greenwar.jpg- Les frérots, c'est moi ! - cria gaiement la Bardane, en sortant de terre un bourgeon vert.  Ah… combien de temps ai-je dormi !  Bonjour les frérots !

Mais quand elle regarda tout autour,  elle  comprit pourquoi personne ne répondait. Elle était sortie de terre presque la première. Par-ci par-là, seulement quelques brins d'herbes anonymes se montraient timidement. Tout de même, près de la palissade,  l'ortie aigüe grandissait déjà : cette dame brûlante était toujours là, avant tous. La Bardane se vexa même un peu d'être en retard.

- Vous vous taisez ? - Il semble que j'ai été polie - dit-elle à l'Ortie.

- Que dire ? - gronda l'Ortie qui était une éternelle mécontente - Vous venez à peine de sortir de terre et déjà vous hurlez. Regardez comment se conduit sagement le Chardon : il grandit tout tranquillement.

- Ah, ne me parlez pas du Chardon. Il ne dit rien parce qu'il est stupide. Oui, très stupide, le pauvret.  D'ailleurs, j'ai bien vu que ce monsieur piquant ne vous laisse pas indifférente !

- Il semble, que ce n'est pas votre affaire - intervint le Chardon perdant patience.

- Excusez-moi… En effet, cela ne me concerne pas du tout. Mais tout de même, je suis contente de retrouver de vieilles connaissances - répliqua la Bardane. Depuis combien d'années  grandissons-nous  ensemble près de cette clôture… Bref, nous sommes voisins. Non, je ne me fâche pas contre vous, le Chardon, bien que vous pourriez être plus poli. Evidemment, tout dépend de l'éducation, et vous n'êtes pas coupable de ne pas connaître les premières règles des convenances.

- Allez au diable - grogna le Chardon. Pourquoi faire naître de telles bavardes qui occupent inutilement la terre et empêchent d'autres de venir.

- Dites que je suis superflue - se rebiffa la Bardane. - Moi ? superflue ? Ha-Ha ! Et qui donc orne le potager ? Oui, Monsieur, j'orne. C'est connu de tous et il me semble qu'il n'y a pas besoin de preuves. J'ai une belle croissance, et quelles feuilles ! Dois-je vous avouer que je me trouve par méprise dans votre société, c'est à dire sur les arrière-cours. Ma véritable place est quelque part dans la serre… Osez dire, s'il vous plaît,  que tous ces palmiers valent mieux que moi ? Donnez-moi de la bonne nourriture et plus de lumière et de chaleur, et ainsi je les cacherai à la vue de tous ! Mais, injustement, je suis obligée de vagabonder vers la palissade. Hélas, les gens sont injustes et  incapables de comprendre la vraie beauté.

- Oui, vos couleurs sont particulièrement belles ! On n'a rien à  y redire, les fleurs sont bonnes. Simplement quelques teignes malicieuses ! - remarqua l'Ortie - des fruits accrocheurs.

L'ortie et la bardane se querellaient souvent, comme ça, par désœuvrement. Le chardon se taisait, sauf quand la Bardane commençait à trop se vanter. Evidemment, tous mordaient,  l'Ortie n’était pas mauvaise, mais que faire quand les femmes veulent se fâcher.

Le printemps avançait à pas rapides. Le soleil réchauffait la terre qui se dégelait. Le potager et les arrière-cours, où les mauvaises herbes rejetaient l'herbe sèche qui les étouffaient,  commençaient à prendre un aspect gai en s'attifant comme pour quelque fête. La verdure claire printanière se déployait comme un tapis de velours. La jeune ortie, la bardane, le chardon, l'arroche se levaient hors de terre. Toutes ces mauvaises herbes grandissaient avec une rapidité extraordinaire, comme si elles voulaient se dépasser l'une l'autre. Le pissenlit, regarda de ses petits yeux jaunes et s'écria :

- Bonjour, les frérots !

Le pissenlit était un brave type qui ne se querellait avec personne. Il se réjouissait simplement de grandir lui-même. Tous l'aimait, mais particulièrement l'Arroche argentée, herbe modeste et inoffensive. Ils grandissaient ensemble, comme  frère et sœur.

- Tu m’aimes, Arrochka, - demandait le soir, le Pissenlit en chuchotant et en étalant sa fleurette jaune.

- Beaucoup, je t’aime beaucoup ! – avouait l’Arroche doucement,  en abaissant ses feuilles vertes poudrées d’argent. La Bardane, le Chardon et toi, vous êtes tellement corrects. Mais je crains l’Ortie : elle est méchante. J’essaie toujours d’être loin d’elle.

- Moi aussi… Cette dame est désagréable. Même les vaches la craignent, et les gens aussi.

Ils restèrent ainsi, loin des plates-bandes où la terre retournée noircissait désagréablement. C’était pourtant là que cette terre était excellente ;   les mauvaises herbes la regardaient avec envie.  Voilà où l’on pourrait vivre parfaitement bien.

- Je ne comprends pas pourquoi nous devons nous serrer contre les clôtures – grognait la Bardane -  dans les plates-bandes, la terre est molle, comme du duvet et elles sont très ensoleillée.

- Essaie donc de t’y installer – conseilla l’Ortie, caustique.

- S’y installer ne demande pas beaucoup de temps,  mais qu’en sortirait-il ? On s’y affaire beaucoup.

- Ah, tu crains la maîtresse ?

- Et pourquoi veux-tu que je la craigne ! Je ne crains personne ! C’est seulement injuste que nous soyons coincées contre la palissade.  Nous ne sommes pas plus mauvaises que les autres.

Les plates-bandes n’étaient pas bêchées. Différents bétails passaient dans le potager.  Les vaches ne touchaient pas aux mauvaises herbes, elles prenaient seulement l’herbe verte. Ce fut une autre affaire quand le bouc s’aventura. Il arriva directement sur la Bardane et mangea une feuille entière.

- Ah… quel impertinent ! s’irrita la Bardane. Quel impoli. Bientôt, en automne, je t’ornerai de mes teignes… Tu te souviendras de moi, créature inapte !...

Le pauvre Pissenlit et l’Arroche  reçurent aussi la visite du bouc. Ils y perdirent quelques feuilles vertes. Seuls, l’Ortie et le Chardon ne furent pas touchés.

- Le bouc est un animal distingué – assurait à tous la caustique Ortie. Il ne nous foulera jamais aux pieds. C’est bon pour la vache ou le cheval !

 

                                                                        II

 

Bientôt la terre dégela complètement. La maîtresse  vint alors au jardin. C’était  une petite vieille au foulard sombre. Le potager était son principal revenu. Elle vendait même au marché différents légumes. Elle  inspecta tout autour  et dit :

- Il est temps de bêcher les plates-bandes.

Elle regarda encore une fois, hocha la tête et maugréa :

- D’où vient  donc cette mauvaise herbe, quand a t-elle eu le temps de pousser ainsi ?  Elle n’est nécessaire à personne !

La Bardane se vexa pour tous ses compagnons.

- Voici ce qu’elle a inventé ! Personne ne nous demande !  Nous sommes inutiles. Et toi, grand-mère, à qui es-tu  nécessaire ? Il est temps aussi pour toi de mourir. Et nous, nous grandirons quand même. La différence sera que nous aurons une autre maîtresse qui sera meilleure.

Le lendemain, la vieille femme vint à nouveau au potager. Elle avait amené sa petite-fille Macha.

- Je suis bien âgée maintenant, seule je ne puis venir à bout de tout le travail ; Mais toi, tu es jeune et tu vas m’aider gentiment.

- Bien sur, grand-mère. Que faut-il faire ?

La grand-mère et sa petite-fille commencèrent à retourner la terre. La vieille femme geignait, geignait. Elle  retourna à peine la moitié d’une plate-bande  pendant que Macha en avait préparé une toute entière.

- Ah, la petite, quelle bonne tête ! – loua la grand mère. – Autrefois,   moi aussi je travaillais vite, mais maintenant, avec mon dos…

Macha riait, et bêchait et chantait. Ce n’était pas du travail, c’était de l’amusement. En cinq jours tout était fini. Macha regarda le travail, admira et dit :

- Mamie, tu perds de la place contre la palissade. Pourquoi  ne mets-tu  pas des framboisiers,  et des cassis, et un groseillier épineux. Et elle commença à préparer la place. Tout le long de la clôture elle bêcha et planta les arbustes.

Ce fut l’ortie la plus touchée.

-  Qu’est-ce donc, criait-elle à tout le potager – il n’y a plus de vie pour nous… en garde !  Et plusieurs fois elle mordit les mains blanches de la petite-fille bien aimée.

- C’est pour toi, la fantaisiste !...

- Ah, maudite ortie, comme elle m’a brûlée !... – se plaignait Macha en agitant la main.

-  Je vous brûlerai tous ! – sifflait l’ortie.

- D’où vient-elle, s’étonnait la vieille – Personne, il me semble, ne l’a mise là.

 

                                                                        III

 

Tous les légumes, après le sarclage, ont eu tôt fait de grandir.

- Pss, les écornifleurs – grognait la Bardane – Ils ne leur suffisaient pas qu’on leur prépare les plates-bandes – hein, toi, le tire-au-flanc !

- Tu te tais, lui répondit de la plate-bande le  jeune Pois qui commençait à frisoter– ce n’est pas ton affaire.

- Toi, le vantard, bientôt les moineaux te tueront à coups de bec !

- Ils becquèteront seulement… On ne te demande rien.

Bref, chaque jour il y avait une discussion. C’était à qui se vanterait.

Les plates-bandes étaient belles à regarder. Tout verdissait et grandissait. La betterave simplette,  la carotte coquette, le gros radis amer, et le chou. Il y avait aussi l’oignon qui essayait de grandir près de son frère d’amertume, le gros radis,  et le pois.

- Ici, toutes les dames grandissent en beauté, - se vantait le pois, mais la plus belle, c’est la Carotte. Quelles jolies feuilles frisées… et ce vert.

La carotte faisait semblant de ne pas entendre et rougissait, rougissait. Il est agréable d’entendre des éloges, et en même temps on a honte. Certes, on n’écoute pas ce que dit le Pois, mais tout de même : quand il commence à louer ainsi, involontairement, on y croit quelque peu. La carotte, modeste, commençait à penser qu’elle était jolie et elle rougissait encore plus. Pendant ce temps, le gros Radis prenait une grosse tournure et ne voulait rien entendre.

         C’étaient le Pois et la Bardane qui étaient les instigateurs des querelles.

-  Toi, la baba, - criait le Pois, personne n’a besoin de toi. Même le bétail ne te mange pas. Alors, pourquoi du pousses ?

- Pour moi même, je grandis – répondait avec fierté la Bardane. Mais tu te trompes beaucoup quand tu dis que je ne suis utile à personne. Accrochée une personne, j’ai fait mille kilomètres, avec elle. Le froid ou la chaleur, moi, je ne suis pas capricieuse. Toi, tu es douillet. Il faut t’asseoir à la bonne place, te ménager. Moi, je me mets n’importe où.

-  Mais la maîtresse dit que personne n’a besoin de toi.

- Elle dit. Mais l’automne viendra, et elle commencera à vous choisir dans les plates-bandes alors que moi, je resterai là, à la même place.

Chaque bouc peut te manger, mais moi je lui accrocherai mes teignes et il ne se réjouira pas. Sur toute sa barbe, je m’accrocherai à lui et il ne pourra pas me retirer. L’Ortie restera ici, pour elle-même, et le chardon aussi. Nous vivons toujours ensemble. Sans nous, quel potager peut-il y avoir ? Peut-être que je suis plus importante que toi et plus ancienne. Certes, je suis peu estimée, mais cela m’est égal. J’attire peu l’attention, mais j’agis. Bref , l’ami, tu es un légume léger, et tu ne vivra que jusqu’au premier froid.

- A chacun son destin, la Bardane. Chez toi la peau est épaisse et tu ne crains pas le froid, mais moi, je suis élégant.

Ainsi allait la vie jour après jour. L’été passa vite. Les plates-bandes se vêtirent d’épaisses verdures. Le chou gonfla jusqu’à ce que les feuilles supérieures éclatent. Le pois défleurit et se couvrit de cosses, la framboise commença à murir bien que, pour la première année, elle produisit peu de fruits.

La petite fille Macha se souciait surtout des baies mais jetait un coup d’œil sur le reste du potager. Elle arrachera un navet ici, pincera une baie là. L’Ortie ne se calmait pas. Devenue très grande, elle ne manquait pas de brûler la fantaisiste petite fille.

- O, la vilaine – grognait Macha en cachant ses mains.

Bientôt toutes les baies furent cueillies. Ce fut le tour des légumes. D’abord le Pois, puis  le Gros radis et l’Oignon. Ensuite ce fut le tour de la Betterave et de la Carotte. La vieille venait chaque matin, arrachait les légumes muris à point pour les vendre sur le marché.

- Ah, les écornifleurs ! – triomphait la Bardane, - il est venu, votre temps, la grand-mère vous transportera tous sur le marché avant le froid qui va bientôt frapper.

Et le froid est venu… il a noirci les fanes de la pomme de terre, a jauni le pois. Les feuilles se sont desséchées. Alors la vieille et sa petite-fille sont venues et se sont mises au travail. En deux jours elles ont déterrées toutes les pommes de terre, la rave, la betterave et la carotte. Les plates-bandes ont pris un air triste, comme si l’ennemi était passé. Il y traînait des tas entiers de feuilles coupées, comme de vieilles robes usées dont personne ne voulait plus.

Dans les plates-bandes il restait encore l’oignon, le gros radis et le chou. Ils ne craignaient pas le froid. Mais leur tout aussi est venu. Et les plates-bandes se sont dégarnies complètement. Il ne restait plus que les trognons de chou qui sortaient de terre, comme des cous de canards.

La pluie a arrosé, le vent a écorné, le premier givre a bloqué la terre.

- Eh bien, il est temps de nous reposer – souffla la Bardane à l’Ortie qui se desséchait. Nous avons vécu, nous nous sommes pavanées et l’an prochain nous nous reverrons à nouveau. Au revoir. Une chose me console – tous ces écornifleurs ont disparu, la place est nettoyée.

L’Ortie gémissait plaintivement.

- Comme il fait froid ! En effet, il est temps de se reposer – dit-elle sans avoir la force de se fâcher.

Comme  toujours, le chardon  garda le silence et se dessécha au premier givre.

 

Mamine-Sibiriak 

(mis en français par moi très aidée par le traducteur en ligne - )

 

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28 juillet 2010 3 28 /07 /juillet /2010 20:51

C'est par ses contes destinés aux enfants que Mamine-Sibiriak est sans doute le plus connu à notre époque. Nombreux sont les Russes qui se rappellent les histoires qu'on leur racontait dans leur enfance. Qui n'a pas tremblé pour le Cou Gris, caneton estropié qui ne participa pas à la migration automnale. Un dessin animé fut tiré de ce conte en 1948 - en voici quelques image ici   link  .

Ci-dessous une modeste traduction si vous voulez faire la lecture à vos enfants


 

Le Cou Gris

 

serhey1.jpgLe premier froid d'automne  a déjà jauni l'herbe et alarmé tous les oiseaux. Tous ont commencé à se préparer pour la longue route avec un air  sérieux et préoccupé. C'est qu'il est difficile de traverser l'espace pour se rendre à des milliers de kilomètres rechercher la chaleur. En effet, malgré tous leurs efforts, combien d’entre eux périront au hasard des dangers.

Les plus graves des volatiles, comme les cygnes, les oies, les canards,  se regroupaient d'un air important, comprenant la difficulté du prochain exploit. Mais les petits oiselets, tels les courlis des sables et des marais ou  les pluviers,   faisaient grand tapage, s'agitant et s'inquiétant. Ils se réunissaient depuis longtemps et passaient d'une rive à l'autre, des bancs de sable aux marais,  aussi rapides qu'une poignée de graines jetées au vent. Les bois des alentours étaient silencieux et sombres car les petits chanteurs qui y logeaient s'étaient envolés avant l'arrivée du froid.

- Où cette bagatelle se précipite-t-elle, grondait un vieux canard, n'aimant pas tout ce dérangement. Nous nous envolerons en temps voulu. Je ne comprends pas cette inquiétude…

- Tu as toujours été le plus paresseux. Voilà pourquoi tu n'aimes pas regarder ces préparatifs autour de toi - remarqua sa compagne.

- Moi,  paresseux ? Tu es injuste envers moi ! Je me soucie peut-être plus que quiconque mais je ne le montre pas. Quel sens cela aurait si je courais du matin au soir le long de la rive, en criant et en ennuyant tout le monde !

Mais la cane, qui en voulait en général  à son époux,  se fâcha tout simplement :

- Regarde donc les autres, paresseux !  C'est un plaisir de regarder vivre en parfaite harmonie nos voisins les cygnes et les oies. C'est certain, ils ne jetteront pas le nid et les petits. Mais toi, même aux enfants tu ne penses pas.  Tu ne t'intéresses qu'à toi et à te bourrer le goitre. Même te regarder n'est pas agréable !

- Ne grogne pas, la vieille ! Chez toi, le caractère est vraiment acariâtre. Chacun à ses manques… Je n'y suis pour rien si l'oie est stupide, c'est pourquoi elle s'inquiète de la litée. Ma règle à moi : ne pas s'ingérer dans les affaires d'autrui. Que chacun vive à sa guise.

En fait le canard était droit et sage et il était habitué aux remontrances de sa compagne. Mais maintenant il s'inquiétait pour une raison tout à fait particulière.

- N'est-ce pas toi le père ? - attaqua la cane, les pères se soucient des enfants, mais toi…

- Tu dis cela pour Cou gris ? Que puis-je faire si elle ne peut voler ? Je ne suis pas coupable! 

Cou gris, c'est ainsi que s'appelait  leur fille estropiée.  Au printemps dernier le renard s'était approché à pas de loup de la litée, avait saisi le caneton et lui avait brisé une aile. Le vieux canard s'était jeté courageusement devant l'ennemi pour protéger le petit, mais une petite aile avait été touchée.

- C’est terrible rien que d'y penser. Quand nous partirons, Cou Gris restera seule - répétait la cane les larmes aux yeux - tous s'envoleront et elle restera là, tout à fait seule. Nous partirons vers la chaleur,  mais elle, la pauvrette, aura froid ici… C'est notre fille, et  comme je l'aime, mon Cou gris ! Sais-tu, vieux, je reste ici, avec elle.  Nous hivernerons ensemble.

- Mais… et les autres enfants ?

- Ceux-là sont sains. Ils se passeront de moi.

Le canard tâchait de détourner la conversation quand elle s'orientait vers  Cou Gris. Certes, il l'aimait aussi, mais pourquoi se soucier ?  Elle restera, se glacera. On regrette, évidemment, mais il n'y a rien à faire. Il faut penser aux autres enfants. La cane s'inquiète éternellement, mais il faut regarder les choses en face.  Le canard, dans une grande mesure, ne comprenait pas le chagrin maternel de sa compagne.  Peut-être aurait-il mieux valu  que le renard dévore complètement la petite plutôt que de la voir périr sous le froid en hiver.

 

II

 

 

Plus l'heure de la séparation approchait, plus la vieille cane redoublait de tendresse envers sa fille. La pauvrette ne savait pas encore ce que voulait dire la solitude. Elle regardait avec curiosité les préparatifs et enviait ses frères et sœurs qui se réunissaient gaiment pour le départ et qui bientôt seraient loin, très loin, là-bas où il n'y a jamais d'hiver.

- Vous reviendrez dès le printemps ?  - demandait-elle à sa mère.

- Oui, oui, … nous vivrons à nouveau tous ensemble.

Pour la consoler, la mère lui racontait quelques histoires de canards qui étaient restés et n'avaient pas migré pour la mauvaise saison. Oui, oui, elle-même avait connu deux de ces cas.

- Le vieux canard rassurait : - tu arriveras à te frayer un passage dans la glace. D'abord tu hésiteras puis tu t'habitueras. Si on pouvait te transporter nous le ferions, mais pourquoi parler en vain, ce n'est pas possible.

- Je penserai tout le temps à vous… répétait la pauvre Cou Gris… Je penserai à ce que vous faites… Je serai avec vous par la pensée.

La mère devait rassembler toutes ses forces pour ne pas sombrer dans le désespoir. Elle s'efforçait de paraître gaie et pleurait seulement loin de tous. Elle en oubliait les autres enfants et il lui semblait même qu'elle ne les aimait pas.

Comme le temps passait vite. Déjà les matins étaient froids, les bouleaux avaient jauni, les trembles avaient rougi. L'eau de la rivière s'assombrissait et les bois perdaient déjà leur feuillage. Le vent d'automne glacé emportait les feuilles mortes. Le ciel se couvrait de lourds nuages qui amenaient une pluie fine. Rien de bon pour l'oiseau migrateur. Les hôtes  des marais partirent les premiers, leur habitat commençant déjà à se glacer. Les oiseaux d'eau retardaient leur départ. Le passage des grues affligeait  Cou Gris qui les entendaient caqueter plaintivement. Pour la première fois son cœur se serra,  alerté par un pressentiment secret alors qu'elle suivait des yeux l'envolée des grues s'éloignant en toute hâte dans le ciel.

Les cygnes, les oies, les canards se préparaient au départ. Tous les nids se liaient en de grandes volées, les vieux oiseaux experts apprenant aux jeunes. Chaque matin, cette jeunesse partait gaiment faire de longues promenades afin d'affermir leurs ailes pour le long périple. Les moniteurs apprenaient d'abord à chacun, séparément, puis ils les faisaient voler tous ensemble. Comme tout cela était joyeux.  Cou Gris admirait seulement, de loin, ne pouvant pas prendre part à ces promenades. Que faire ? alors elle plongeait, elle nageait. L'eau était son domaine.

- Il est temps de partir – dirent enfin les experts - que faisons nous à attendre ici !

Alors est arrivé le jour fatal.  C'était un matin précoce d'automne, l'eau était encore couverte d'un brouillard épais. On n'entendait que le caquet des meneurs dans toute celle foule réunie sur la rivière. La vieille cane ne dormit pas de toute la nuit ; c'était la dernière qu'elle passait avec  Cou Gris.

- Il faut te tenir près de ce bord où la rivière est vive,  conseillait-elle - Là, l'eau ne gèlera pas de l'hiver.

Cou Gris se tenait à côté du groupe  , comme une étrangère.  Tous étaient occupés par le départ et personne ne faisait attention à elle. Sa mère la regardait, le cœur serré. Elle fut tentée de rester avec elle, mais comment faire, alors qu'il faut voler avec les autres enfants ?

 Cou Gris resta longtemps à les regarder prendre leur vol. D'abord ce fut une masse compacte, puis cette masse s'allongea en triangle et enfin ils disparurent au loin.

- Qu'est-ce que je fais là, toute seule ? - pensait Cou Gris en pleurant à chaudes larmes - Il eut mieux valu que le Renard me dévore…

 

                III

 

 sheika_2.jpgLa rivière où se tenait la canette roulait gaiment dans la montagne couverte de bois épais. L'endroit était sourd, pas un seul village autour. Chaque matin l'eau près des bords se couvrait d'une fine glace qui fondait dans la journée.

- Est-ce que toute la rivière gèlera ? - pensait avec terreur lCou Gris.

La petite cane s'ennuyait, pensant sans cesse à ses frères et sœurs partis au loin, vers la chaleur. Cou Gris apprit à rester solitaire. La rivière était vide. Seuls les bois vivaient encore : les gelinottes sifflotaient, les écureuils et les lièvres sautaient. Un jour, Cou Gris pour tromper l'ennui s'aventura dans le bois,   mais elle fut très effrayée quand un lièvre partit d'un buisson voisin, aussi vite qu'une toupie.

- Ah, stupide, comme tu m'as fait peur - lui dit le lièvre un peu calmé. Mon âme est partie dans mes talons… Mais que fais-tu ici ? Tous les canards se sont envolés depuis longtemps.

- Je ne peux pas voler. Le renard a cassé l'une de mes ailes quand j'étais encore toute petite.

- Vraiment. Cela ne m'étonne pas du renard. Il n'y a pas plus mauvaise bête. Garde toi bien de lui, surtout quand la rivière se couvrira de glace. Il voudra t'empoigner.

C'est ainsi qu'ils ont fait connaissance. Le lièvre aussi était abandonné et pour un rien prenait la fuite.

- Si j'avais des ailes, comme l'oiseau, je ne craindrais personne dans le monde. Toi, tu ne peux te servir de tes ailes, mais au moins tu peux nager, et tu peux plonger. Mais moi, je tremble constamment de peur… C'est que j'ai des ennemis. En été on peut se cacher quelque part, mais en hiver, on est visible de partout.

Bientôt la première neige tomba. La rivière ne cédait pas encore au froid. Tout se glaçait pendant la nuit, mais l'eau cassait la glace le jour venu. Les nuits étoilées et paisibles étaient les plus dangereuses. La rivière s'endormait et le froid essayait de la bloquer par la glace. C'est pendant l'une de ces nuits étoilée, très calme, quand les montagnes semblent plus hautes, que la rivière se tient coite, que le froid est arrivé tout doucement et fermement et a couvert l'indocile d'une jolie couche de glace. Cou Gris était désespérée car seul, un large trou d'eau était resté au milieu du lit de la belle. Il ne lui restait plus pour nager que quelques mètres; Mais l'affliction de la jeune cane grandit encore quand le renard qui lui avait brisé l'aile se montra sur le bord.

- Tiens…  une vieille connaissance. Bonjour - prononça tendrement le Goupil. Voici belle lurette que nous ne nous sommes pas rencontrés.

-  Pars, s'il te plaît… Je ne veux pas te parler - répondit  Cou Gris.

Quand le renard disparut, le lièvre, clopin-clopant arriva et dit :

- Prends garde à toi,  Cou Gris, il viendra à nouveau.

La canette commença à s'inquiéter, comme le lièvre. Si bien qu'elle ne voyait pas le miracle accompli par l'hiver. La terre était couverte d'un tapis blanc de neige. Aucune tache sombre. Même les bouleaux, tout nus, l'aune, les saules, les sorbiers, grâce au givre,  étaient couverts d'un duvet argenté et scintillaient. Les sapins semblaient habillés d'un somptueuse pelisse. Oui, c'était très beau tout autour, mais Cou Gris  savait que cette beauté n'était pas faite pour elle. Elle n'avait qu'une idée en tête : son trou d'eau allait se couvrir de glace et elle n'aura plus nulle part où disparaître.

Le renard revint quelques jours après sa première visite, il s'est assis et parla de nouveau :

- Je m'ennuyais de toi, la canette… Sors d'ici… Tu ne veux pas. Je ne suis par orgueilleux, je vais venir moi-même.

Le renard commença à ramper prudemment sur la glace en direction du trou. Cou Gris sentit son cœur s'arrêter. Mais la glace était trop fine encore et le renard ne put s'approcher. Il mit ses pattes de devant sur sa tête et dit :

- Que tu es stupide, la canette.. Sors de ton trou ! D'ailleurs, au revoir ! il faut que je me dépêche, mes affaires m'attendent.

Le renard commença alors à venir chaque jour observer si le trou se refermait. Le temps de plus en plus froid faisait l'affaire. Le grand trou s'était transformé en une petite fenêtre de même pas deux mètres*.     La glace était solide et l’ennemi s'asseyait de plus en plus près. La pauvre canette, tremblant de peur, plongeait dans l'eau, mais lui, assis, patientait et se moquait méchamment :

- Plonge, plonge, mais je te mangerai quand même..

De la rive, le lièvre voyait tout cela et s'indignait de tout son coeur de lièvre.

- Quel personnage impudent… Pauvre Cou Gris. Renard finira par la manger.

 

IV

 

Selon toute probabilité, le renard dévorerait Cou Gris quand le trou dans lequel elle survivait serait pris sous la glace. Mais il en fut tout autrement, ainsi que l’observa le lièvre de ses yeux obliques.

C'était le matin. Le lièvre était sorti de sa tanière pour se nourrir et jouer avec ses compagnons. Le froid était vif, sain,  et les lièvres, joyeux malgré tout, se réchauffaient, la patte sur la patte,.

- Gardez-vous les frérots  ! - cria quelqu'un.

En effet, le danger était imminent. Sur la lisière du bois un vieux chasseur tout courbé s'approchait à pas de loup, tout léger sur ses skis, cherchant un lièvre à tuer.

- O, quelle belle pelisse fera celui-là - pensait-il en visant le plus gros lièvre.

Mais ceux-ci l'avaient remarqué et ils se sont jetés dans le bois, comme des fous.

- Ah… se fâcha le vieillard… croient-ils que je puisse revenir chez ma vieille sans pelisse. C'est qu'avec on n'aurait pas froid. Non, vous ne tromperez pas la vieille Akinticha… Courez… mais je serai plus rusé. C'est que la vieille Akinticha m'a dit : vieillard, sans pelisse, ne reviens pas…

Le vieillard se mit à rechercher les lièvres d'après leurs traces, mais elles se répandaient dans le bois, comme des pois. Alors le vieux injuria ces bêtes malicieuses et s'assis au bord de la rivière pour se reposer.

- Eh, la vieille, notre pelisse s'est sauvée - pensait-il à haute voix.

Le vieux chasseur restait assis, désolé, quand il aperçut le renard sur la rivière qui rampait, rampait, exactement comme un chat.

- Té té té… en voilà une bonne ! - se réjouit le vieil homme - la pelisse et son col viennent vers moi en rampant. Je vois… il a voulu boire, mais aussi attraper des poissons…

Le renard rampait en effet vers le trou dans lequel nageait Cou Gris. Il se coucha sur la glace.  Le vieillard voyait mal et à cause du renard et ne remarquait pas le canard.

Il faut bien viser afin de ne pas abîmer le col - complotait le chasseur en visant l’animal. C'est que la vieille grondera si le col se trouve abîmé.

Le vieillard visa longtemps, en choisissant la place du futur col. Le coup de feu éclata enfin. A travers la fumée le chasseur vit comment quelque chose s'est jeté sur la glace. Il couru à toutes jambes vers le trou, tomba deux fois, puis resta pantois  quand il arriva au but : dans ce trou nageait  Cou Gris effrayée.

- En voilà une bonne - s'exclama le vieux, tout pantois. Pour la première fois il voyait comment le renard  s'adressait au canard. - Eh bien, elle est rusée, la bête !

- Le Papi, le renard s'est sauvé - expliqua  Cou Gris

- Il s'est sauvé ? Et la pelisse ? Je fais quoi maintenant ? Mais toi, stupide, que fais-tu ici ?

- Mais, le Papi, je ne pouvais pas m'envoler avec les autres. J'ai une aile brisée.

- O, stupide, stupide. Ou tu vas geler, ou le renard va te manger.

Le vieillard réfléchit, hocha la tête et décida :

- Voici ce que nous allons faire : je t'apporte à mes deux petites filles. Elles se réjouiront. Voilà. Et au printemps tu donneras des œufs à la vieille. Oui, c'est ainsi, stupide.

Le vieillard sortit Cou Gris du trou d'eau et la mit dans sa veste, contre sa poitrine. Mais il réfléchit qu'il ne dirait pas à sa vieille que la pelisse et le col se promenaient encore  dans le bois. L'essentiel, c'était de faire plaisir aux petites filles.

Les lièvres qui avaient tout vu riaient gaiement. Tout finit bien. La vieille dans son isba chauffée par le grand four, même sans pelisse, ne gèlera pas.

 

Mamine-Sibiriak

 

* dans le texte russe il est dit à peine une sagène (une sagène = 2m13- c'est une ancienne mesure russe).

Le texte illustré en russe  provient de  : http://hobbitaniya.ru/maminsibir/maminsibir1.php 

 

 

 

 

 

 

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Published by Tante Blanche - dans littérature enfantine
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