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21 décembre 2009 1 21 /12 /décembre /2009 12:46

De cette histoire il ressort qu'il vaut mieux rédiger ses voeux soi-même.



       Cette  courte nouvelle va nous transporter directement à Petersbourg où réside Koko le plus jeune des rejetons de la très célèbre et très fortunée famille Mezdrine-Ukhvatov. Cette famille, selon les générations, s’est plus ou moins couverte de gloire, mais elle a,  par contre,  toujours et fermement accru ses biens, en ayant soin d’ailleurs de les diversifier : vignobles en Crimée, poissons sur la Caspienne,  mines d’or en Sibérie, lacs salés, forêts… on n’en finit pas d’énumérer.  Le chef de famille,  c’est la mère de Koko, Elena Anatolevna,  qui vit continuellement dans les « bords chauds » comme dit le majordome, c’est à dire dans les villes d’eau, ou quelque part en Europe.  On ne parle  que français évidemment. Ceci a de l’importance pour notre histoire.

         Le dernier rejeton, le petit Koko, a eu une enfance « voyageuse ». Dès le plus jeune âge, il allait de pension en pension, en Angleterre, puis en Suisse, puis en Italie. Il eut droit enfin de choisir lui-même son tuteur et il revint vivre à Petersbourg où le majordome, Ivan Andreitch, s’occupait de ses affaires.

         Au moment du nouvel an, Ivan Andreitch doit donc « faire les comptes »,  épurer toutes les dettes et présenter la note à la tutelle avec la signature du cher Koko.,

         Une autre fonction occupe aussi notre  majordome : Présenter les vœux de Koko à sa mère par télégramme et recevoir les vœux de la Grande dame, c’est à dire l’en remercier. Le tout en français comme il se doit. A part les fêtes annuelles, il y a  aussi les naissances et les décès.

         Evidemment, chez  Elena Anatolevna, c’est son majordome qui s’occupe de ce type de courrier  à la place de sa maîtresse, et cela se fait automatiquement de chaque côté, sans que les intéressés y participent.

         Donc voici le défilé des fournisseurs qui viennent présenter leurs notes – salées pour la plupart – elles concernent les cochers, le tailleur,  mais aussi  les bagatelles – qui vont de la bohémienne à l’Allemande en passant par la Française – voilà pourquoi ces factures pour deux douzaines de chemises féminines et une douzaine de chemises de nuit  !...  Et les restaurants et … et…  Que va en penser la tutelle ! se préocuupe Ivan Andreitch...

 Pointilleux,  il se fait du souci. C’est à ce moment que le serviteur Gricha apporte un télégramme de Paris. Ivan Andreitch met la dépèche de côté et continue ses vérifications: « seize roubles un porcelet !... » et les discussions avec les créanciers. Quant au cher Koko, il dort. Et au réveil il l'a envoyé promener, en l'injuriant, quand il est venu présenter les  comptes.

 

         Revenu au bureau, Ivan Andreitch  s’occupe maintenant du télégramme. Il en connaît le contenu, mais tout de même, il met ses lunettes et déchiffre le message en français … il est un peu plus long – la phrase ajoutée aux voeux classiques est inhabituelle,  et il n’arrive pas à l’analyser …  Ah, le vieux birbe a voulu plaisanter….  Il est vrai que d’habitude les phrases entre Petersbourg et Paris étaient soigneusement recopiées d’année en année par les majordomes….  Or, dans le post-scriptum qu’Ivan Andreitch ne pouvait pas analyser, était écrit « votre mère est morte », bien que le télégramme soit signé par la défunte….

 

         La vérité s’est découverte seulement le lendemain, quand le tuteur est venu confirmer la nouvelle.  Le jeune Koko, mécontent, s’est tourné vers Ivan Andreitch : - « Eh bien, vous, là… télégraphiez quelque chose… ».

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17 décembre 2009 4 17 /12 /décembre /2009 15:53

Texte difficile que ce quatrième récit  de Noël.

 

         IMGP0003.JPGSon intérêt est qu’il souligne, à mon humble avis, les préoccupations de Mamine sur le rôle de la femme dans la société .

Voici les grandes lignes de l’histoire présentée, comme toujours chez Mamine, avec une description si détaillée du lieu et des personnages que le lecteur devient partie intégrante de l’action.

 

         Ella, jeune fille américaine sans doute d’origine russe,  est revenue en Oural avec sa famille. Son père travaille pour une compagnie qui exploite une mine d’or. Il  recherche le métal par des moyens chimiques, ce qui n’est pas du goût des vieux-croyants. Elle rend visite à la vieille  dissidente Mariémiana, dont les jours maintenant sont comptés. Ella arrive à cheval, saute légèrement de sa selle, attache l’animal et se dirige vers la chambre de la malade. Une fillette d’une dizaine d’années, en sarafane sombre et bandeau sur la tête,  lui signale qu’on attend d’une heure à l’autre une certaine Aniouchka.

 

Ella  entre dans la chambre à coucher en se baissant pour passer la porte basse. La pièce est grande avec trois ouvertures sur la cour. Dans un angle la veilleuse de l’icône brûle faiblement devant un grand iconoclaste. Le mur du fond est occupé par un monticule de coffres et, face à la porte , il y a un grand lit où repose depuis près d’un an Mariémiana Fédorovna. Elle n’a qu’une cinquantaine d’années mais paraît bien plus âgée à cause de la maladie. Son allure sévère, qui laisse deviner  une force cachée et une certaine bonté,  impose le respect.

 

Elles se saluent, puis Mariémiana demande à Ella de se tourner afin d’examiner son allure ; Elle apprécie la jeune fille  qui porte encore une tresse…. Mais regrette le port des pantalons et non le sarafane : - c’est bien pour les hommes. Tu n’es pas un berger à cheval ! On te laisse faire ça en Amérique ?  Mariémiana  confirme  qu’on a demandé à Aniouchka de venir « Nous attendons d’une minute à l’autre notre oiseau de feu » dit-elle. Quand elle sera venue, je pourrai enfin mourir… La visiteuse proteste. La malade lui confie  : Notre Aniouchka se serait coupée la tresse … O, le péché…  Elle guette la sonnette de voyage et  sursaute à chaque bruit.

Arrive enfin Aniouchka. Cette jeune personne est la nièce de Mariemiana qui a élevé l’enfant à la mort de la mère, rôle qui lui a été dévolu par la famille alors qu’elle était elle-même très jeune. Il semble qu’à cause de cela, elle ne se soit pas mariée. Elle a donc consacré son existence à l’éducation de la petite fille qu’elle aimait beaucoup et qui, bonne élève, s’est retrouvée au gymnase (collège, lycée ?). Ceci n’a pas été sans poser de problème à la vieille croyante qu’était Mariemiana, qui goûtait peu les livres « civils » tels les mathématiques. Le grand crime d’Aniouchka, c’est d’avoir poursuivi ensuite des études scientifiques,  et pour ce faire d’être partie à Petersbourg en oubliant les coûtumes des dissidents :  « Comme la feuille morte, elle s’est détachée de l’arbre » . Ceci est impensable pour cette population de vieux-croyants qui voit la maison désertée,  et pour qui la femme a un rôle bien défini : la famille.  C’est ce rôle que la malade rappelle aux deux jeunes-filles installées à son chevet :  « notre sœur dissidente mettait au monde, élevait, protégeait, acceptait la mort comme la joie » rôle à son avis bien plus difficile que celui de scientifique. Je crois comprendre qu’elle leur rappelle la « neuvième heure qui arrive » et que  le nouveau chemin que veulent emprunter les femmes est une grande affaire à qui sera donné une grande réponse.

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12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 08:51

IMGP0006.JPGTiens donc, il y voyait clair, le vieux général de l’armée de Nicolas dont j’ai résumé l’histoire hier. De la bayonnette à l’arme nucléaire… bien… Il a  dit aussi que les femmes pourront faire la guerre. Cela a été vite confirmé. Nos aïeules n’ont-elles pas travaillé en 14-18 à la cartoucherie de Vincennes… Svetlana Alexievitch dans « la guerre n’a pas un visage de femme » ne s’est-elle pas penchée sur ces jeunes filles parties au front en Russie lors de la seconde guerre mondiale…  et la télé ne nous a t elle pas montré la formation actuelle de dames pilotes de chasse ? Eh oui, maintenant les femmes font la guerre, et aussi régner l'ordre. Cela inspire les auteurs de bandes dessinées et les séries télévisées, mais peut-être moins les peintres, plus habitués à de jolies nativités…Noël oblige… Mais ce n’est pas cet esthétique-là qui devait tracasser Mamine-Sibiriak

 

 

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11 décembre 2009 5 11 /12 /décembre /2009 07:13

Troisième récit de Noël


         IMGP0001"Le vieux général Petline se levait avec le jour, sortait sur la terrasse et faisait le footing matinal. C’était un vieillard solide, tout droit, comme tous les généraux de Nicolas. Dans le jardin, Kouzkine, le caporal troupier dans l’armée de Nicolas, mais maintenant simple domestique, l’attendait. Il se mettait au garde-à-vous et disait exactement :

- Je souhaite la santé à votre Excellence !

-  Merci, petit frère.

-  On tâchera, votre Excellence…

         Puis Kouzkine faisait crânement demi-tour à gauche et allait faire le thé à la manière de campagne ? Chez le vieux général,  tout, à la maison,  était arrangé « à la manière de campagne », en terminant par la domestique. L’unique femme était représentée par la cuisinière Avdotia, mais celle-ci servait à cette condition qu’elle ne se trouverait jamais sous les ordres directs du terrible général. Elle se cloitrait dans sa cuisine, comme si personne ne devait soupçonner l’existence de cette sorte d’animal. Tout passait par Kouzkine qui connaissait toutes les habitudes du général et lui cédait tout.

         Le général, veuf solitaire, vivait seul et ne partait presque jamais de sa maison. Les visiteurs aussi étaient rares et disparaissaient graduellement.  Tous étaient des anciens de l’armée de Nicolas. Les vieillards se croisaient, se divisaient par les nouvelles toutes chaudes et se séparaient avec l’idée secrète que l’on se voyait peut-être pour la dernière fois. La puissante tribu disparaissait vite. La question était seulement à qui le tour, qui allait mourir. Une autre idée qui rongeait instamment ces vétérans et qu’ils craignaient même d’exprimer , c’était qu’ils étaient oubliés, qu’ils n’étaient plus nécessaires, comme ces fusils et ces canons antédiluviens avec lesquels ils avaient soumis le Caucase et défendu Sébastopol. Ces idées venaient dans la solitude, particulièrement le soir, quand, avec l’obscurité arrivait la tristesse sénile. D’ailleurs  chacun de ces vieillards ne pouvait se réconcilier avec l’inutilité personnelle, mais regrettait seulement celle des autres.

         Tout l’aspect de la maison du général avait ce caractère solennel, sévère, imprégné de la volonté de quelque chose à exécuter, à entreprendre, à avancer… et il n’y avait rien de superflu qui puisse gêner cette volonté. Mais les jours passaient, les mois, les années, et Petline restait oublié et sa volonté inutile.".

                                                         -------------------

 

         Voilà, le décor est planté. Chaque jour le général s’asseyait dans son fauteuil voltaire et lisait les journaux. Il commençait par la presse étrangère, puis passait à la presse russe. Pendant ce temps, Kouzkine restait au garde-à-vous, ne pouvant laisser le seigneur dans ces minutes difficiles. Le général commençait par regarder en grognant « les bêtises » qui se faisaient à l’étranger – il ne lisait pas tout le journal mais seulement quelques articles que maudissait Kouzkine

« - ha -  ha,  un nouveau fusil … le perfectionnement dans la trempe de l’acier… » et il faisait une marque au crayon rouge. Et il ne lésinait pas sur les points d’exclamation.. Mais le plus mauvais, c’était quand le général passait aux journaux russes : avant tout il lisait les nécrologies.  « Pétrov est mort… Mon Dieu, on s’est vu il y a longtemps….tu te rappelles comme il servait sur le flanc gauche en Tchétchénie… » puis venaient les nouvelles spéciales «  La poudre sans fumée… Kouzkine, tu comprends l’affaire »  « Aucunement » répondait ce dernier. Et le général d’expliquer : « le fait est que sans fumée… et sans grondement. Autrefois nous tirions… Maintenant ils siffleront. La balle volera sur cinq verstes et te tuera. Tu ne verras pas d’où la mort est arrivée : ni grondement, ni feu… tu comprends ? … et un coup de feu de cet instrument coûte six mille roubles… »  Et notre général de continuer à expliquer à son ordonnance les grands dangers des nouvelles armes.

 

         La vie du général fut troublée par l’arrivée nocturne d’hôtes inattendus : l'apparition  de sa fille unique. Il y a longtemps, le vieillard avait eu maille à partir avec elle lorsqu’elle s’était enfuie de la maison avec quelque capitaine. Le général, d’une main ferme, l’avait exclue pour toujours de la liste et ne voulait plus la connaître. Certes, Anna Pavlovna comptait recevoir , avec le temps, l’amnistie. Mais rien n’est venu. Même l’apparition de petits-fils n’a rien changé à l’affaire. Et quand quelqu’un y faisait allusion il répondait « Ce sont les enfants d’Anna Pavlovna, cela ne me concerne pas du tout ». Néanmoins, Kouzkine, qui servit de nurse à la fille du général  - dont la femme était morte tôt -, recevait des nouvelles à chaque naissance. Le brave homme en était ému et essuyait une larme… mais rien ne faisait fléchir le général. De son côté Anna Pavlovna ne pouvait guère se déplacer, étant toujours « dans une telle position » et le capitaine servait au loin, dans le sud.

 

         Puis soudain, elle arriva, sans demande préalable,  amenant avec elle tout « cela » : cinq garçons et,  oui, Kouzkine les comptait quand il les sortait de l’équipage de voyage, et … trois filles : « Le nid entier, mon dieu, bénis…  que va dire le général » - « Eh bien, Kouzkine, ai-je tellement vieilli… douze ans que nous ne nous sommes rencontrés… » déclara Anna Pavlovna catégoriquement, déjà sur la ligne de combat.

 

         Kouzkine arrangea dans la cantine du général un vrai camp militaire et tout le petit monde s’endormit dans le rêve heureux. Avec quel amour l’ordonnance les regardait,  du plus âgé qui avait neuf ans à la cadette de deux ans. Il était fier, Kouzkine, de son Anna Pavlovna :  - quelle troupe elle avait mis au monde !

 

         Le général s’est retrouvé pris au piège. Anna Pavlovna le rencontra comme si de rien n’était et lui présenta sa progéniture à la manière militaire, sur un rang. Le vieillard les examina dans l’ordre, souleva le plus petit et l’embrassa. Puis il examina les autres, chacun à son tour. Et visiblement, il fut content.`

 

         « L’ennemi » envahit la maison et pénétra même dans le cabinet du général ; il y eut quelques bris et même des dessins de charbon sur la carte militaire. Le général voulut se fâcher mais il n’y arriva pas.

 

         Enfin Anna Pavlovna vint saluer son père avant son départ. Celui-ci avait les larmes aux yeux, ce qui étonna sa fille,  puis il se mit à parler :

 

         « Evidemment, tu veux les envoyer à l’institution militaire ? Eh bien.. ?   ils seront officiers… des gamins excellents. S’ils (étaient nés) plus tôt… Bref, rien ne sortira de tout cela… De nos jours, la guerre se prépare dans les cabinets scientifiques et dans les laboratoires, comme un médicament. Il ne faut aucun courage personnel.  Ils ne verront même pas l’ennemi en personne. La guerre se fera par la poudre, par l’air comprimé et toute autre saleté. Tu comprends : les héros ne sont plus nécessaires. Produire des charges et des obus, une femme le peut. Et les femmes feront la guerre. Tout est fini : le feu, le tonnerre des instruments, les chevaux… tout cela sera éliminé, Madame ! Voici ce qui attend tes enfants : ils s’aigriront quelque part dans des laboratoires ou des bibliothèques. Ce ne sont plus de héros que l’on demande, mais seulement des connaissances.  Voilà, je regrette. La vie sera terrible ».

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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 00:54

     Deuxième récit de Noêl.   


         « C’était il y a bien longtemps, quand la Russie périssait sous le nuage tatare.

         La courte journée d’hiver s’était achevée. Tous dormaient déjà dans les villes et les villages, heureux ou malheureux. Seul, un vieillard veillait – le Saint homme Varnava. Son rôle commençait le soir venu. Dans sa cellule cachée dans le bois séculaire, à quelques soixante dix verstes de Moscou,  la veilleuse d’icône inextinguible brillait la nuit entière. Il était vieux, Varnava, mais pas encore décrépi, et il tenait ferme sur la prière des nuits entières. Le plus dur, c’est le moment où les forts se sentent abandonnés par la force,  où la sagesse s’est épuisée chez les sages et le courage chez les braves.

         La nuit. Le vent bourdonne dans le bois. La minuscule lucarne battue par les parcelles de neige sèche frissonne comme si elle recevait du sable. Varnava prie et écoute. Oui, il entend bien cela, ces pas agiles de quelqu’un qui vient prudemment à la porte et murmure d’une voix tendrement féminine :

         - L’ancien, laisse moi me réchauffer.

         - Je connais, je connais – répond Varnava. Tu es déjà venue à moi de nombreuses fois.

         - Tu es méchant, je suis glacée.

         Puis, derrière la porte se font entendre des sanglots féminins réprimés. Mais Varnava est implacable et dit ses prières à haute voix. Il sait que ce sont les débuts des tentations.

         De nouveau la tempête hurle. Le bois séculaire chancelle. Au sommet des arbres milles voix bourdonnent, mais dans tout ce bruit, l’oreille de Varnava attrape un son   - d’abord une note, puis elle se répète, fusionne et passe aux pleurs enfantins. Varnava s’incline sur le livre sacré, lit plus haut, toujours plus haut, mais les pleurs d’enfant sont déjà dans son oreille. C’est terrible pour Varnava, c’est sinistre… devant ses yeux les mots commencent à sauter, et le cœur est embrassé de plus en plus par la pitié perfide.

         - L’ancien, laisse-moi me réchauffer… supplie derrière la porte  la voix d’enfant.

         - Je connais, je connais – répond Varnava… Tu est venu souvent à moi.

         - Tu es méchant… Je meurs de faim.. Chez toi il n’y a aucune pitié..

         Varnava lit encore plus haut la prière et saisit le lutrin pour le lancer contre la porte. Et la voix d’enfant pleure et supplie et demande du pain… Ah … comme c’est terrible… Un pas seulement, et tout le grand travail de cette longue vie périra, comme périra l’âme vivante.

         De nouveau tout a cessé. Varnava ferme les yeux. Et voici que tout le bois éclate de rire ; il  s’y découvre exactement mille trognes, et le glapissement féminin, et le piétinement violent des pieds qui dansent, et quelque part des voix fines de jeunes filles chantent au son de la musique… Oui, il entend ces voix…

         - Je sais, je sais … murmure Varnava.

         - Mais pourquoi serions-nous coupables d’être morts non baptisés ? ouvre-nous…

         - Vous êtes venus souvent à moi. Partez…

         - Toi, tu es méchant – regrette une vieille âme.

         Varnava a l’impression que les murs de sa cellule commencent à se séparer, mais il recueille ses dernières forces et les bénit. Tout cesse à la fois et,  seulement, il reste comme une patte de loup qui gratte inutilement la grosse porte de chêne en faisant entendre un gémissement modulé.

         Longtemps, longtemps, le loup griffe la porte, mais ce n’est pas terrible. Ce n’est pas la peur qui est terrible, c’est la pitié… La tentation s’est achevée. Le bois centenaire bourdonne et gémit à nouveau, la tempête de neige se fâche, cruelle ;   la neige  endort la cellule peu à peu.

          Varnava remercie Dieu pour l’avoir aidé à résister à la tentation. Combien de tentations… Il ne les racontait à personne, personne ne les connaissait. En été, il était allé près de l’eau vers Les petites clés, il s’était incliné pour puiser de l’eau froide, mais au fond brillaient des morceaux d’or pur. Le vieillard s’était signé, et de l’eau était sortie une vipère, mais l’or avait disparu. Il y a eu une autre fois, un arbre  était tombé sous la tempête. Et sous ses racines il y avait des pierres précieuses. Il s’était signé et des grenouilles et des crapauds  s étaient mises à sauter dans la cheminée. Quand la faim le tourmentait, la cellule se remplissait de plats merveilleux, et quand il marchait en chemise une robe de prix se trouvait à sa portée.

         Oui, il avait été éprouvé par de nombreuses tentations, mais elles s’étaient  toutes révélées impuissantes.

         - Le seigneur m’a gardé de toutes les tentations, pensa-t-il...  » …..

 

                                                      ***

 

         Le Saint homme se trompait ( Je résume la fin de l’histoire). Cette pensée l’avait  à peine effleuré que quelqu’un frappa à la porte de sa cellule. Cette fois-ci c’était une grossière voix d’homme.  Varnava se signa… -  Ouvre vite, Varnava, c’est ton frère Akima !  Le saint homme ouvrit la porte et reconnut son frère. Qui ne le connaissait pas ! ce brigand criminel était connu tout autour de Moscou. Il était poursuivi par le vovoïde, le bois était cerné et l’homme demandait asile : - tu recevras ce que tu as gagné, tu ne rentrera pas … se défendit le moine.

         Mais comment laisser dehors ce frère quand on  entend  déjà la poursuite, quand les chevaux sont proches. Alors Varnava a indiqué au frère la place sous le banc…   Le vovoïde arriva mais était fort confus. Il était venu pour lui-même il y a déjà trois ans se faire pardonner ses péchés par les prières du saint homme. Et il en avait accumulé d’autres, des péchés. Il aurait voulu éviter la cellule, mais les traces y menaient directement. Alors bravement il ôta son bonnet, entra, et s’assit sur le banc.. Le vovoïde Ivan Loukianytch regarda la cellule : nulle part où se cacher. Il s’excusa mais déclara qu’il attraperait cet Akima, qu’il l’empalerait, etc, etc – « Tu te vantes » s’exclama, outré,  Akima de dessous le banc, mais le vovoïde crut que c’était le saint homme qui le réprimandait… « Alors je lui couperai la main droite, puis le pied gauche, et ensuite sur le pieu… ». Varnava se mit à trembler – c’était tout de même son frère qu’on voulait châtier ainsi. Peut-être il peut encore se repentir… Varnava voulut offrir eau et pain dur au vovoïde qui refusa… et continua obstinément à parler des traces qui menaient jusqu’ici . Le saint homme assura que le frère, cela faisait longtemps qu’il ne l’avait vu.

         De sa cachette, Akima eut honte : certes, il avait beaucoup de crimes sur les mains, mais tuer maintenant l’âme sacrée du frère, non, il ne le pouvait pas. Alors il  sortit de dessous le banc et se présenta au vovoïde qui resta pétrifié et  ne put prononcer un mot tant il était étonné. C’est que, Akima le brigand lui reprocha durement d’avoir montré les dents au moine et d’avoir amené celui-ci à mentir. -- Moi, je ne veux pas détruire l’âme sacrée, et voilà pourquoi je me présente à toi …. Le vovoïde resta la bouche cousue. - Je vois que la soif te tourmente, reste assis, je vais chercher de l’eau, - proposa le bandit. Le vovoïde vit Akima prendre le seau et passer la porte, mais ne put bouger. D’ailleurs,  que craindre, la cellule était cernée de tous côtés. Pourtant quand une vieille personne décrépie se présenta aux gardes pour aller chercher de l’eau pour étancher la soif de leur chef, ceux-ci, pensant voir le moine, ôtèrent leurs bonnets et le laissèrent passer. Quand le vovoïde Ivan Loukianytch reprit ses esprits, il bondit hors de la cellule, mais la trace d’Akima était déjà froide.

         - Pardonne moi, Ivan Loukianytch.. demanda le moine en se signant.. Je t’ai menti, mais j’ai sauvé le frère…   C’était la dernière tentation.  Il les avait toutes surmontées, mais là, il s’était  affaibli… il avait menti… par amour..

 

1895

 

 

 

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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 11:34

Voici, résumé, l’un des récits de Noël que nous offre Mamine-Sibiriak – Je crois bien que notre auteur, dans ces quelques pages, nous met en garde contre le monde moderne toujours si pressé qu’il ne réfléchit plus guère où cette soif de pouvoir l’entraîne.  Et il met aussi l’accent sur les relations de travail de cette ère industrielle qui pointe son nez avec ses divisions selon les postes et les rangs.

 

 

 

                                             Les feux

 

Nous sommes près de la voie ferrée. Un feu éclaire quelques visages : ce sont des cheminots. Le travail de jour est terminé depuis longtemps, le souper également. Mais personne ne va dormir car on attend le premier train d’essai qui fera toute la ligne, venant de Perm.

 

Ce mois d’août est sombre et froid. Les ouvriers envient le garde-voie Andréitch qui vit là, dans la surface habitable de la cabine  avec sa femme. Lui au moins vit au chaud, il n’est pas trempé par la pluie, et en plus il reçoit un traitement. Oui, tous les mois. Vraiment, celui-là est né dans sa chemise…

 

Ils sont là, écrasés par le bonheur du garde-voie qui,  lui,  n’est pas éloigné de sa famille. Et le plus vieux allonge ses mains près du feu et soupire. C’est qu’ à cinquante verstes à la ronde les villages sont absents. Mais d’où  vient pareille aubaine au gardien…  Et on remet des bûches dans le feu qui crépite… les flammes esquissent vivement le remblai de la voie ferrée, réglée par deux lignes de rails. Derrière c’est la sapinière sombre, et à gauche la descente de la montagne vers le pont qui se trouve non loin de la ligne de partage des eaux (entre Europe et Asie). Le chemin fait une large courbe si bien qu’on peu apercevoir la cabine où vit le garde-voie.

 

Et toujours de comparer les bonheurs de certains : Varonej, celui qui garde le pont, en bas, n’est-il pas plus chanceux qu’Andréïtch ? – Allons, le train va bientôt passer – et il sera temps d’aller dormir -  calme le vieil ouvrier.

 

Andréïtch, le gardien,  lui ne dort pas. Il est déjà sorti deux fois de la maisonnette. Il doit examiner la voie jusqu’au pont. C’est un moujik de taille moyenne, habillé « selon la ville » : des bottes, le veston en gros drap de coton. Autrefois il servait chez les marchands, et maintenant il a ce dont il avait rêvé sa vie entière : une vie indépendante, avec une responsabilité : il a celle d’une verste entière du chemin de fer. Il a conscience de cette responsabilité, de cette dignité,  et c’est pourquoi il ne veut pas s’approcher du feu avec les ouvriers.

 

La lune est sortie des nuages. Andréïtch fait son inspection jusqu’au pont, marche de traverse en traverse, « comme une grue » ronchonne là-bas un ouvrier – «  et si quelque chose ne va pas, c’est nous qui devons réparer… » . Le garde-voie va jusqu’au pont, fait la liaison avec son collègue.  Mais en revenant, il aperçoit, non loin des rails, deux têtes. Qui peut s’approcher ainsi, en pleine nuit ? Il a un peu peur – le couteau est vite sorti à cette heure. Il interpelle - c’est un tout jeune et un vieux. Il s’aperçoit que le jeune a peur et que le  vieux est assez faible. Que faites-vous ici ? voir la voiture ?  ou dévisser un écrou ?  Il n’est pas commode. Il finit par les pousser devant lui, jusqu’aux ouvriers en leur demandant de bien les surveiller (non il ne pouvait  les laisser  dans la maisonnette – s’ils égorgeaient la femme). Puis équipé d’une lanterne,  il va voir à nouveau si il n’y en a pas d’autres, si tout est en ordre. Seul un levreau filera devant lui.

 

Les ouvriers sont intrigués. Les deux hommes sont des « skitnik », c’est à dire des vieux-croyants vivant dans les monastères. Le vieux, tout parcheminé, se réchauffe… il est loin, perdu dans ses pensées… Enfin il se met à parler.

« Nous sommes venus de loin, dit-il, Aliocha et moi. Nous avons voulu voir le pouvoir de la dernière bête, comment elle « respire » le feu. Pourquoi se dépécher ainsi ? – mais  petit oncle, lui répond t-on, les affaires – avec cela,  ça ira plus vite, ce sera meilleur marché ! ce qui ne put convaincre le vieux croyant qui  expliqua que les affaires, il y en a toujours eu, et elles s’accumuleront…  tous se dépécheront un peu plus… oui .. on a attelé le feu au char…. Et le feu dévorera chacun de ceux qui se dépèchent.

 

Les ouvriers impressionnés, écoutaient avec intérêt  et respect ce vieillard qui, dans le bois de Dieu, s’était mis à prier.

 

Puis le cor du gardien retentit. Tous se sont secoués. Le train arrivait. Il y eut d’abord un point clair qui s’est élargi puis des rayons de lumière vive. De la cheminée s’échappait une fumée noire  et des gerbes d’étincelles. Trois feux étaient visibles maintenant : en haut le jaune, et sur les côtés,  les vert et rouge. La terre grondait et gémissait.. le train est passé en coup de vent avec un nuage de vapeur blanche. Par les fenêtres éclairées des wagons on percevaient des figures humaines.`

 

Les vieux croyants se sont signés et ont reculé. Puis le plus vieux a chuchoté : « maintenant, il faut aller, Aliocha… »

 

Leurs traces étaient déjà froides quand le chef est revenu. Il disputa longtemps et violemment les ouvriers.

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28 novembre 2009 6 28 /11 /novembre /2009 12:48

Me voilà bien ! il manque quatre pages, soit deux feuilles dans mon douxième volume des œuvres de Mamine Sibiriak – ce qui correspond à la fin du « vieux chalumeau » et au début des « dernièrs feux». Ce sont les deux derniers récits « des fêtes de Noël » qui comportent tout de même une douzaine de titres. Et l’erreur doit dater du façonnage du livre. Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive, même dans les livres actuels. Ah là là….  Et en plus, je crois que ces écrits ne figurent pas dans les œuvres en huit tomes des années cinquante .  J’arriverai bien à « décortiquer » deux ou trois récits avant fin décembre. . Comme cela on n'aura pas tout perdu. Mais au vu du premier,  ils ne sont pas destinés aux enfants.

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26 novembre 2009 4 26 /11 /novembre /2009 14:08


Je n’ai pas trouvé grand chose en plus du « bonheur fou » dont le tournage a débuté en 2008, sinon un dessin animé datant de 1949, «Le cou gris»,  qui aurait remporté le premier prix du film d’animation pour enfants au festival international de Marienbad. Et aussi un long métrage qui daterait de 1957: « la puissance de l’or » toujours à partir du « bonheur fou » et de deux autres récits sur les mines d’or.

Mais Noël approche. Dans ma vieille édition de 1916 des oeuvres de Mamine, le tome 12 inclut des "récits de fêtes de Noël". Je décortique, mais ça demandera un peu de temps car il faut aussi oeuvrer sur les poupées de chiffon pour la jeune génération. Il paraît qu'il faut tremper le tissu dans du thé ou du café pour lui donner un air plus vieux... bon, je vous laisse.

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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 12:04

Ce film « le bonheur fou » est-il sorti ? je ne trouve rien sur le sujet. Par contre, quelques photos et explications sont données sur le site suivant :

 

http://www.uralsfs.ru/index.php/publication/news/322/

 

où l’on aperçoit la ville de Koungour, sous la neige artificielle pendant deux jours en plein été.  Les sites que j’ai parcourus disent que c’est une des rares villes qui aurait gardé un cachet ancien.

 

Le roman tourne autour d’un filon d’or trouvé par un chanceux ; Mais la fortune est un test et on peut y perdre la tête, la foi, l’honneur, etc… Chez Mamine le prix de l’or est rude.

 

Alexeï Ivanov, titulaire de nombreux prix, dont le Mamine Sibiriak 2003 –  traduit en français et présent dans les rayons de librairie (Le géographe a bu son globe) -  aborde le sujet du bonheur fou lors d'un interview : «  si, hier,  la fortune permettait de bâtir le palais avec des toits dorés, de faire boire le champagne aux chevaux et de jeter tout ça et là… aujourd’hui des hydravions privés se posent sur le lac Chartach » …(le lac près d’Ekaterinbourg dont je vous ai parlé)...

 

 

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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 12:05

Comment était perçu l’écrivain en son temps ? Il était peut-être proche du mouvement populiste en ce sens qu’il dénonçait l’industrialisation du pays qui se faisait sans consisération pour la masse paysanne et ouvrière. Mais il semble qu’il n’ait adhéré à aucun mouvement. Il a loué l’abolition du servage,  l’interdiction des châtiments corporels, et a été critique sur les critères de redistribution des terres.  Il semble déplorer aussi le peu de cas que les industriels faisaient de la loi.

 

En fouillant dans le web, dans les mémoires de familles russes, il semble que beaucoup se souviennent encore de ses récits pour enfants, comment ils écoutaient avec intérêt l’histoire du « cou gris » ou comme ils pleuraient sur la mort de Mouzgarko, le petit chien vogoul, dans l’hivernage. En même temps, une dame de la bonne société qui avait acheté des ouvrages de Mamine s’est fait rappeler à l’ordre par son mari – « comment ! mais c’est un rouge ! »  Certains de ses récits figurent dans un livre de lecture  destinés aux enfants des classes moyennes du tout début du XXe siècle. Du temps de l’URSS il fut imprimé,  mais ce sont les romans sociaux qui furent mis en exergue ainsi que la littérature enfantine qui servit de support pour certains dessins animés (le cou gris).

 

En août de l'an dernier a commencé le tournage  d’un long métrage « Le bonheur fou » basé sur un roman de Mamine Sibiriak , saga historique autour d’une mine d’or au XIXe siècle.  Il est tourné à Koungour (70 000 habitants – sur la rivière Sylva, région de Perm, à 1500 km de Moscou), car cette ville aurait gardé un certain cachet. Le réalisateur est Andrew Marmontov.

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