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24 mai 2010 1 24 /05 /mai /2010 12:34

 30387695.jpgFeuilletons à nouveau l'oeuvre de Mamine-Sibiriak.  Sous ce joli titre se cache une curieuse histoire : la vente d'une jeune fille à la foire… ce qui, par temps de famine, ne semblait pas un cas isolé. En voici le résumé :


Fleur de farine


Sous une pluie fine et maussade, alors qu'il fait déjà nuit, un convoi de chariots surchargés de marchandises avance lentement. Les malheureux chevaux s'enfoncent dans l'argile collante et peinent. Le convoi se rend à la foire annuelle de Torgovichtché.  Afima et sa fille de quinze ans, Soneka , talochent, à côté, dans la boue. Il est difficile d'aller à pied. De Prityki, leur village, à Torgovichtché,  il y a douze verstes. Afima connaît  un raccourci par les prairies, mais de nuit, avec sa fille, elle le juge peu sûr.


Soneka suit sa mère avec indifférence. Elle a faim. Elle est pieds nus, sa  sarafane n'est que trou sur trou sous le petit caftan tout usé. Au village, cela n'a pas d'importance, pense la mère, mais ici, c'est honteux. Avec amertume elle pense à sa vie misérable, sans personne qui vienne en aide… et elle s'irrite contre cette fille grande et saine qui lui a enlevé toute sa force.


Les lumières au loin annoncent enfin la ville. Torgovichtché accueille pendant un mois la foire annuelle de la région. Des maisons en pierre, un théâtre forain en bois et des bains municipaux lui donnent l'aspect d'un bourg important. Puis la foire terminée, le village se vide et la moitié des maisons ferment leurs volets. Seuls restent leurs gardiens  et Torgovichtché,  jusqu'à la foire de l'année suivante, devient un village mort.


*                                                            


Arrivée sur la place, Afima se dirigea vers la première auberge tenue par la tante Egorikha. Elle passa  à l'arrière de l'isba où la tante dirigeait la cuisine près de l'immense four russe. Egorikha accueillit les visiteuses sans joie particulière mais leur servit, dans dans des écuelles en bois, une bonne ration de soupe aux choux, telle que n'en avait jamais mangé Sonéka, qui en eut deux portions.


Après le service, quand les cochers bruyants furent enfin repus de soupe, de pâtés et autres bonnes choses, et que Sonéka dormait sur le banc, les deux femmes chuchotèrent  "affaire". Egorikha avait bien examiné la jeune fille et l'avait trouvé très belle : une vraie fleur de farine.


C'est qu'Il s'agissait…. de vendre Soneka. Egorikha fit remarquer qu'il y aura de la concurrence. Beaucoup de babas des villages environnants vont présenter leur fille. Et il faut faire attention à ce que celles-ci ne disparaissent pas gratuitement ! car après, on regrette. Et la tante de donner des conseils sur qui aller voir... d'argumenter aussi sur le pour ou le contre entre un jeune et un vieux . Afima, mal à l'aise, écoutait, mais après avoir mangé et bu un peu de vodka, se sentit faible. Oui, en effet, pourquoi tergiverser, tout vaut mieux  que de crever de faim par ces temps de famine. On trouvera peut-être, qui sait, un bon "fiancé" à Soneka…


Egorikha  déjà ivre  sommeillait. Afima, désemparée,  s'est couchée sur le banc. Les souvenirs remontent. Elle était orpheline. Quand elle a eu seize ans, la tante l'a amenée à la foire et l'a vendue à un jeune marchand, Vassily Ivanytch. Celui-ci  lui a plu. Il a offert la sarafane, le fichu, les souliers et a promis de revenir l'année suivante. Afima est retournée à la maison après la foire, mais s'est aperçue qu'elle était enceinte. La tante lui a fait honte.  Sonéka est née… le jeune marchand n'est pas revenu. Elle l'a cherché. On s'est moqué. Elle a alors commencé à vivoter sur la même foire : cuisinière, femme de chambre…

 

**


Le lendemain matin, Egorikha s'est levée avec le mal aux cheveux et de mauvaise humeur. Elle ne prêtait aucune attention à ses visiteuses et s'acharnait sur ses fourneaux. Puis de son coffre elle sortit une saraphane d'indienne, des souliers, un fichu. Après la toilette elle fit asseoir Soneka qui ne comprenait rien,  la peigna et lui fit une tresse dure.


- Eh bien, allez maintenant, les renvoya Egorikha en les poussant dehors.


Afima, comme dans un rêve, se rendit sur la foire, passant devant les tentes foraines, les enseignes vives,  au milieu de la foule bigarrée que regardait Sonéka avec curiosité. Les crieurs invitaient les acheteurs à entrer dans les boutiques où s'étalait de la belle marchandise en vue des mariages d'automne. Afina, accompagnée de Sonéka,  commença à aller de boutique en boutique,  voir "le maître" mais elle fut éconduite avec rire, chahut ou  plaisanteries grossières. L'un d'eux  voulut embrasser tout de suite la pauvre fille qui se sauva et commença à pleurer quand sa mère la frappa au milieu des rires.


Mais soudain un vieillard se fraya un passage et arrêta ce scandale  sur la place publique. Efima partait de la foire en courant, entraînant sa fille, quand un un garçon la rattrapa et l'invita à le suivre dans le bureau de ce commerçant qui les avait libéré de la foule impertinente. Ce dernier posa des questions, sur l'âge de la fille, son nom, sur le village d'où elle venait. Il la trouvait appétissante et la regardait tendrement. Sonéka, rassurée, lui sourit. Et c'est alors que le visage de l'homme s'est figé : il regardait la mère, la fille, essayait de se souvenir de quelque chose. Puis, Sonéka sortit et le vieillard a négocié. Sonéka revenue, il l'a pinça gentiment sur la joue et Sonéka le regarda en souriant. A nouveau le visage de l'homme se figea.


Dès qu'elles furent sorties, il demanda un cocher et se rendit illico chez l'ipravnik (le chef de la police); Il lui raconta la visite qu'il venait d'avoir et, aussi, comment, en regardant mère et fille, il s'était rappelé une ancienne aventure… Soneka… ne pouvait être que le fruit de cette aventure !


Il  demanda donc à l'ipravnik d'arrêter les deux femmes pour une raison quelconque, de les mettre au cachot jusqu'à la fin de la foire. Et pour empêcher que cela se renouvelle il lui remit un assignat avec prière de le  donner à Sonéka : ce sera sa dot.

 

***


A la fin de la foire Afina et sa fille sortirent du cachot… Mais Sonéka ne reçut pas la dot que lui avait laissée Vassili Ivanovitch.

 

1891

 

ps - la photo (prise sur Google) représente le village de Tergovichtché, région de Perm, non loin de la Tchoussovaya. Mamine-Sibiriak situe peut-être son récit dans ce village...







 

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Published by Tante Blanche - dans littérature
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