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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 13:07

Histoire destinée aux jeunes. Oui, mais on y  apprend comment survivre par des températures de moins 40 degrés, la nuit, couché sur la terre glacée  dans un bois, grâce au "nodya" . Il s'agit là d'un feu couvant, fait ici de deux rondins de bois sec, serrés entre des pieux et disposés de façon à ce qu'ils brûlent lentement, c'est à dire toute la nuit. Le texte est finalement une leçon de survie...  ! Encore faut-il trouver l'arbre sec et le couper…. cette technique semble encore intéresser les campeurs et autres baroudeurs. Quant au mot "nodya", nombreux sont les dictionnaires qui l'ont oublié.  Dans le récit, il s'agit de la survie d'un postier d'un  district du nord de l'Oural et de son cocher, forestier à qui il en faut plus pour s'alarmer.

 

 

I

 

nodia.jpgLe froid devenait encore plus rude. Sur la rivière gelée, la neige, par filets fins,  balayait le chemin vicinal étroit. Un petit traîneau chargé jusqu'en haut des sacs de cuir de la Poste se traînait avec peine sur cette neige mouvante  à l'aspect de verre pilé. Le petit cheval poilu s'était arrêté plusieurs fois, renâclant et regardant à l'entour. Evstrat, le cocher,  déplaçait son bonnet fourré d'une oreille sur l'autre et grognait :

- Eh, nous ne sommes pas partis assez tôt,  Louka Ivanytch. Il faudra passer la nuit dans le bois.

- Pas question ! le service…

Louka Ivanytch, le facteur du district,  avait tout l'air d'un glaçon. Un oeil seul regardait entre  le bonnet de fourrure à oreillettes enfoncé sur sa tête et le col de la  vieille pelisse de loup attribuée par l'Etat à tous les facteurs russes. Il n'y avait pas de place disponible laissée par le chargement postal, alors, tel un acrobate, il s'était casé comme il pouvait, dans un coin, risquant à chaque minute d'être éjecté du traineau. La pelisse de loup,  qui servait depuis des années, protégeait mal. Louka, fort d'une longue expérience se tordait, se recroquevillait, se repliait sur lui-même afin de conserver sa propre chaleur.

- Rien à faire, Evstrat, nous arriverons d'une façon ou d'une autre - dit Louka en essayant de ne pas bouger, chaque mouvement provoquant en lui une vive douleur ; - jusqu'à Kamenka il reste tout juste cinq verstes (cinq kilomètres).

Evstrat ne répondit rien, mais déplaça seulement son bonnet d'une oreille à l'autre. Il était mal vêtu et il y a longtemps que le froid avait commencé à l'engourdir. Il faut dire qu'il avait l'habitude, mais aujourd'hui c'était intolérable : le thermomètre s'était arrêté  à moins 40 degrés et l'oiseau gelait en plein vol.

La patience du cheval pattu qui traînait la poste du District s'envola. Malgré les coups de cravache il ne souhaita pas avancer plus loin.

-Ish ! la créature ! - se vexa Evstrat.

Sans se presser il descendit de son siège, tourna autour du traîneau, pilonna la neige rassemblée sous l'avant-train, se pencha par l'épaule vers le brancard et tira les rênes. Le cheval fit un effort convulsif mais le traîneau resta immobilisé dans la neige.

- Ish !… nous voilà bien - grommela Evstrat en déplaçant son bonnet.

Il contourna le cheval, essuya avec sa moufle la neige qui obstruait les yeux et les narines de l'animal et déplaça une fois de plus son bonnet.

- Le sabbat, Louka Ivanytch… Non, nous  ne pouvons aller plus loin.

Louka Ivanytch se fâcha.

- Comment cela ? Il reste seulement cinq verstes ? Pourquoi se geler ici ?

- Pourquoi, Louka Ivanytch, mais parce que le canasson a donné sa dernière force. Il faut se reposer dans le bois.

Louka Ivanytch injuria le cocher. Il rêvait de passer la nuit dans une isba chaude, de se réchauffer, de manger quelque chose de chaud, de boire le thé près du samovar, et voilà que la nuitée aura lieu dans le bois. En d'autres termes il allait  se geler. Dans la tête de Louka les idées les plus décevantes défilèrent, mais plus que tout, aujourd'hui, c'était la veille de Noël, quand les braves gens sont assis chez eux et attendent l'arrivée du grand jour.

- Quel jour est-on aujourd'hui ! cria t-il au cocher… eh bien, quel jour ?

- On sait - répondit tranquillement Evstrat : la veille de Noël… Les braves hommes ne mangent pas jusqu'à l'Etoile du soir.

Louka Ivanytch regarda tout autour avec tristesse. On était déjà vers le soir. On ne voyait pas le soleil. La rivière tortueuse contournait un cap pierreux après lequel se trouvait un bois de conifères et là, de ce côté, se profilait une chaîne rocheuse couverte de rares arbres.

- Où coucher ici ? - pensa tristement Louka Ivanytch en sortant du traîneau.

- Nous arrangerons un nodia, - répondit Evstrat. Nous passerons la nuit correctement. Là aussi nous sommes différents : toi, tu doutes, Louka Ivanytch….

Louka se tut. Il sentait seulement qu'il se transformait en glace.

- Il faut arranger le feu pour bivouaquer - répéta  Evstrat en déplaçant son bonnet.


II

 

 

IMGP0002_2-copie-2.JPGLe postier Louka Ivanytch ne dit mot. Il était trop fatigué et transi de froid pour discuter avec le cocher. Qu'il fasse comme il lui plaira. Le cocher se traîna sur  la rive droite. Il commençait à faire sombre. Le froid devenait plus dense. Et la rivière aspirait un vent glacial comme dans un couloir. Enfin, on entendit la voix d'Evstrat qui revenait d'on ne sait où.

- J'ai enfin trouvé - expliqua-t-il en reprenant haleine avec peine. J'ai trouvé un sapin, un arbre sec.  Pour toute une nuit il suffira, et il en restera même.

Louka Ivanytch ne répondit rien. Evstrat  prit le cheval par la bride et marcha vers la rive, en s'enfonçant à mi-jambe dans la neige. Plusieurs fois le cheval s'arrêta ; alors Evstrat l'aidait à tirer le traîneau.

-Allons, allons, bonne bête. Ne crains rien…

Arrivé à la rive, devant la pente à monter, le cheval s'arrêta. Il jugea l'effort et renonça, baissant la tête.

- Evidemment, - pensa Evstrat à haute voix, ça fait bien une sagène et demi ( env. 3 mètres) - Bien.. Louka Ivanytch, sors du traîneau… sors donc !...

- Mais, et la poste ? - interrogea Louka en sortant péniblement de l'habitacle.

- Ne t'en fais pas, Louka Ivanytch,  Ici il y a un arbre mort. Tes sacs postaux, je les porterai sur mon dos.

La monotonie du voyage, le froid et le désespoir ont amené Louka Ivanytch à un tel état qu'il se mis sans objection à la disposition complète d'Evstrat.  Il lui sembla que la montée dans la montagne jusqu'au sapin mort durait une éternité.

- Nous arrangerons ici une tannière - affirma Evstrat - on sera comme à la maison.

Evstrat fit asseoir Louka près d'un sapin, là où la neige n'aimait pas s'installer vers les racines et en quelques minutes  alluma un feu de brindilles sèches. Louka Ivanytch était un forestier, ne supportant pas la ville. Dans le bois il était comme à la maison.  Le feu ranima Louka Ivanytch. Il y a de la chaleur, donc on peut encore vivre.

- Reste assis ici, moi je vais chercher la poste - expliqua Evstrat.  J'ai l'habitude. Dans le bois je suis né, dans le bois je mourrai. La place ici est bonne, loin du vent, nous aurons chaud.

Obéissant, Louka Ivanytch ne pouvait que s'étonner de la résistance du cocher qui, sac après sac, transporta toute la poste sous le sapin et ensuite amena le cheval près du feu.

- Toi aussi, tu  es transi de froid, créature de Dieu - disait tendrement Evstrat  en faisant tomber la neige qui  recouvrait le cheval - tu vas te réchauffer. Mais maintenant, Louka Ivanytch, il faut que je coupe l'arbre mort pour le nodya.

- Bien, bien...

- Toi, pendant ce temps, nourris celui-ci, qu'il ne s'éteigne pas.

Bientôt dans le bois les coups sonores de la hache coupant un arbre sec retentit. Louka Ivanytch se sentit un peu honteux d'être là, assis près du petit feu pendant que le cocher travaille dur. On entendit le craquement de l'arbre qui s'écroulait. Une demi-heure plus tard, Evstrat amena deux tronçons de bois mort : l'un avait une longueur de quelques quatre archines (env.3 mètres), l'autre était un peu plus court. S'étant réchauffé en travaillant, Evstrat transpirait. Louka vit, pour la première fois, comment on arrangeait un "nodya". Evstrat était fort surpris de voir qu'il y a des gens dans le monde qui ne connaissent pas une chose aussi simple !

- Pour ne pas geler dans le bois, les flammes, le feu qui flambe ne vaut rien, mais le "nodya" brûlera jusqu'au matin et nous chauffera comme un bon fourneau. Autrefois, quand j'étais plus jeune,  je chassais pour avoir les fourrures qui payaient la taille (l'impôt); j'allais au-delà de la Pétchora. Je partais alors de la maison pendant un mois ou deux avec quelques vivres et  un "narta" (c'est à dire un petit traîneau facile à manier pour les chiens ou les cerfs). Eh bien je restais vivant grâce au "nodya". Ma mère a couché aussi près de ce feu . Dans les froides nuits de montagne, tu es tout mouillé par la pluie, mais il faut quand même dormir à même  la terre.. O ! , payer la "taille" par les fourrures, c'était dur.

Evstrat éteignit le feu de brindilles et,  à sa place,  mit le plus court des deux rondins en l'affermissant sur les bords par quatre pieux.

- Maintenant, il faut que tu m'aides, Louka Ivanytch, il faut mettre le plus grand rondin au-dessus…

Louka Ivanytch, réchauffé, l'aida avec plaisir. Quand le deuxième rondin fut installé, Evstrat expliqua :

-  En les mettant bien l'un contre l'autre, ils ne brûleront pas. Il faut laisser entre eux seulement un petit espace de manière à pouvoir passer la main. Et  cet interstice,  nous le  bourrerons de tisons.

Le nouveau feu couvait. Evstrat, accroupi, souffla longtemps dessus.

-  Il ne faut pas de flamme - expliqua-t-il. Il faut que le feu couve tout doucement. Si les rondins étaient du pin ou du bouleau, cela n'aurait aucun sens. Ils éclateraient et brûleraient. L'épicéa non plus ne convient pas.. C'est le sapin sec qui est le plus adapté... Eh bien, la musique est prête : ça durera jusqu'au matin.

Ayant arrangé le "nodya", Evstrat préparait maintenant "le lit de plumes". De dessous la neige il avait retiré de la mousse et il en souppoudrait des branches molles d'épicéa.

- Nous dormirons directement sur ce duvet vert, Louka Ivanytch. Avec de la neige nous allons faire un mur de façon à ce que le vent ne souffle pas des côtés. La chaleur restera. Pour nous, c'est une affaire d'habitude.

Louka Ivanytch se trouva définitivement honteux quand il s'allongea sur son "le lit de plumes". En effet, c'était chaud, sec, et même confortable. Le nodiou donnait une chaleur égale si bien qu'on avait presque trop chaud.  Enfin, un peu plus loin,Evstrat arrangea pour lui un lit identique. 

 - Et maintenant, nous allons habiller le cheval afin qu'il ne crève pas de froid - pensa à voix haute voix le cocher.

Il cassa des branches molles d'épicéa, les tressa en une sorte de tapis et en couvrit le cheval qui tremblait de froid. Puis il descendit vers le traîneau laissé sur la rivière gelée et  rapporta une petite botte de foin.

- Cet animal est invité à prendre le thé .. - plaisanta Evstrat en plaçant le cheval de manière à ce qu'il bénéficie de la chaleur du nodya.

Quand tout fut arrangé, Evstrat s'assit sur ses talons en fumant sa petite pipe en bois :

- eh bien, Louka Ivanytch, félicitons-nous de ce nouveau logement… Nous avons seulement fait une petite erreur. Il est l'heure de manger, mais nous n'avons rien.

- Tu a oublié de prendre les pains ?

Evstrat tourna son visage bronzé et répondit avec un sourire gêné :

- mais non, il n'y a pas de pain chez moi.

- Comment, tu n'en a pas ?

- C'est ainsi.. La famine est passé chez nous, vers Tchédrinsk. C'est tout juste s'il y a le foin pour le bétail, et encore.

- Je n'ai rien non plus - avoua Louka Ivanytch. Notre vie de postier est une vie de bagnard. On ne peut trouver plus mal. En été tu rotis au soleil, en hiver, tu gèles, en automne, c'est la pluie et le vent. Et au printemps tu t'épuises sur des mauvaises routes et des marais. L'an passé, un de nos facteur s'est noyé au printemps au passage d'un cours d'eau. La rivière n'était pourtant pas grande, mais au printemps…

En parlant du service des postes, Louka Ivanytch se sentit la personne la plus malheureuse sous le soleil. Oui, les braves gens sont assis au chaud et attendent la fête, alors qu'il se tord près d'un nodiou. Et c'est comme ça : la poste n'attend pas.

- A la ville, Louka Ivanytch, tu as une femme ?

- Oui

- Et le Ciel t'a donné des enfants ?

- Oui, la gamine a huit ans, et Vanka a quatre ans. Ils y a un sapin pour eux aujourd'hui à la maison. Ma femme, couturière pour les Messieurs, a appris ces espiègleries seigneuriales.

Evstrat n'a jamais entendu parler de sapin de Noël qu'on installe pour les enfants des seigneurs. Louka Ivanytch lui a alors expliqué.

- C'est donc ainsi, - accepta Evstrat. Chez nous, le gâteau de fête est absent. Ma vieille fera une miche de pain et la divisera. D'abord pour les enfants, et puis… il ne restera rien. Voilà, c'est toute la fête.

Ayant fumé sa petite pipe, Evstrat s'en alla dormir et longtemps se parla à lui-même. Louka Ivanytch commença à sommeiller doucement. Le seul ennui, c'est qu'il fallait se tourner d'un côté à l'autre quand le nodya chauffait trop la moitié  exposée. Il regarda longtemps le ciel étoilé et imaginait à ce qu'on faisait à la maison. Le sapin devait être décoré et les enfants devaient dormir. La femme travaillait à quelque chose, en pensant probablement. Elle était toujours attentive.

- Louka Ivanytch, tu dors ?

- Non. Quoi donc ?

- Je Vis et je pense à la tienne, de  vie ...  Il ne faut pas mourir… ma parole !  il y a les enfants et la femme… et chaque jour la soupe aux choux.

- Oui.

- C'est ça. La soupe avec du boeuf. Et aussi la bouillie, la bouillie avec de la crème. C'est bien de vivre ainsi. Louka Ivanytch. Tu reçois combien, de traitement ?

- Quinze roubles.

- Quinze… C'est le mardi gras… Louka Ivanytch.

Louka Ivanytch se réveilla seulement au matin, quand il faisait déjà clair. Le nodya s'éteignait. Louka Ivanytch s'assit sur "le lit de plumes" et sourit. Il était la personne la plus malheureuse au monde quand il s'était mis au lit, et il était l'homme le plus heureux quand il s'est éveillé. Après la conversation, hier soir, avec Evstrat, il avait l'âme en fête.

 

 

 

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Published by Tante Blanche - dans littérature russe
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