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17 octobre 2010 7 17 /10 /octobre /2010 13:02

Rien de plus affectueux qu'un ours en peluche. Mais quand il s'agit d'un véritable plantigrade, si bébé soit-il, c'est une autre chanson. Au vu de cette expérience qui s'est déroulée, il y a déjà longtemps, dans une maison de l'Oural qui servait de pension à de jeunes lycéens, on comprend vite que l'ours n'est pas un animal de compagnie. Il a son domaine bien à lui et n'a rien à faire chez les humains.

 

L'ourson

 

medvedko.jpg- Barine, voulez-vous un ourson ? - me proposa le cocher Andréï

- Où donc est-il ?

- Chez les voisins. Des chasseurs de leur connaissance leur en ont offert un. Un tout petit, de trois semaines environ. Un animal amusant.

- Pourquoi donc les voisins ne le gardent-ils pas ?

- Qui sait. J'ai vu l'ourson. Il n'est pas plus grand que ma moufle. Il est vraiment très petit.

Je vivais dans l'Oural, au chef-lieu du district. L'appartement était grand. Pourquoi ne pas prendre l'animal ? C'est une bête amusante. Qu'il vienne, nous verrons quoi faire avec lui.

Sitôt dit, sitôt fait. Andreï partit chez les voisins et une demi-heure plus tard rapporta un minuscule ourson qui, en effet, n'était pas plus grand que la moufle du cocher, avec cette différence que cette moufle vivante marchait d'une manière drôle sur ses quatre pattes en écarquillant gentiment ses jolis yeux bleus.

Tous les enfants de la rue arrivèrent en foule, si bien qu'il fallut fermer les portes. Se trouvant à l'intérieur, l'ourson ne se troubla pas et, au contraire, se sentit très libre dans la maison. Il examina tout tranquillement, contourna tous les murs, flaira chaque objet, essaya de remuer quelque chose de sa patte noire et sembla trouver tout à sa convenance.

Les lycéens (qui logeaient dans l'appartement) lui apportèrent du lait, des petits pains, des gâteaux secs. L'ourson accepta tout : s'asseyant sur ses pattes arrière, il se mit à manger. Il faisait tout  avec un sérieux comique.

- Medvedko,(petit ours) tu veux du lait,

- Medvedko,  voici des gâteaux secs...

- Medvedko…

C'est alors que mon chien de chasse, un vieux setter roux,  entra imperceptiblement dans la pièce. Le chien avait senti la présence d'une bête inconnue. Il s'allongea, se hérissa, et  tomba en arrêt sur le petit visiteur avant même que nous ayons pu faire un pas. Il fallait voir le tableau : l'ourson s'était tapi dans le coin, il s'était assis sur ses pattes arrière et regardait avec des yeux méchants le chien qui s'approchait lentement.

Le chien était vieux, expérimenté. C'est pourquoi il ne s'est pas jeté d'un coup sur l'animal ; il  regarda longtemps,  avec surprise, ce visiteur non invité. Quelle était cet animal inconnu, tapi dans l'angle, il ne comprenait pas.

Voyant comment le setter  commençait à trembler d'émotion, je me préparai à le saisir s'il se jetait sur la petite bête. Mais c'est tout autre chose qui  arriva, à laquelle personne ne s'attendait : Le chien me regarda, demandant un accord, et s'approcha à pas comptés de l'ourson. Il y avait moins d'un mètre entre eux, mais le chien ne se décidait pas à faire le dernier pas ; il s'est seulement allongé en humant l'air plus fortement - il souhaitait, selon l'habitude canine, flairer d'abord cet ennemi inconnu.

C'est à ce moment critique que le petit visiteur leva brusquement la patte droite et frappa le chien directement au museau. Le coup fut sans doute très fort car le chien bondit et poussa des cris perçants.

- En voilà un gaillard - approuvèrent les lycéens. _ Si petit, il ne craint rien !

Le chien, déconcerté, s'en alla se cacher à la cuisine.

L'ourson mangea tranquillement et le lait et le petit pain, puis il vint sur mes genoux, se roula en boule et se mit à ronronner comme un chaton.

- O, comme il est gentil - s'exclamèrent les lycéens à l'unisson - Nous allons le garder. Il est petit et ne peut rien faire de mal.

- Si vous voulez - acceptai-je, admirant le paisible animal.

Comment ne pas l'admirer ! il ronronnait joliment, léchait  mes mains de sa langue noire, puis il finit par s'endormir dans mes bras, comme un petit enfant.

 

***

 

L'ourson s' installa chez moi et la journée entière amusa le public, les grands comme les petits. Il faisait des culbutes amusantes, voulait tout voir et grimpait partout. Les portes l'intéressaient particulièrement. En clopinant, il se dirigeait vers elles et cherchait à ouvrir. Si la porte ne s'ouvrait pas, il commençait à se fâcher, à grogner et se mettait à ronger le bois de ces petites dents blanches comme des oeillets.

J'étais frappé par la mobilité extraordinaire de ce petit pataud et de sa force. Toute la journée il fit le tour de la maison et il sembla qu'il ne restait pas un seul objet qu'il n'eut pas examiné, flairé ou léché.

La nuit arriva. Je retins l'ourson dans une pièce. Il se roula en boule sur le tapis et s'endormit.

Persuadé qu'il était calme, j'éteignis la lampe et je me préparais à dormir aussi. Un quart d'heure passa. Je commençais à m'endormir quant au moment le plus intéressant de mon rêve, l'ourson se dirigea vers la porte de la cantine et voulut l'ouvrir obstinément.  Je le tirai de là et le remis à sa place sur le tapis. Mais la même histoire se répéta moins d'une demi-heure après. Je dus me lever et remettre de nouveau la bête obstinée à sa place. Et de recommencer encore… Cela finit par m'ennuyer, je voulais dormir. J'ouvris alors la porte de la cantine et y lançai l'ourson. Toutes les portes extérieures et les fenêtres étant fermées, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter.

Cette fois-ci encore je ne pus m'endormir. L'ourson pénétra dans le buffet et fit retentir les assiettes. Il fallut donc le sortir du meuble. Alors il se fâcha, gronda, tourna la tête pour essayer de me mordiller la main. Je le pris par le collet et le porta au salon. Ce remue-ménage commençait à m'agacer ; il fallait se lever tôt le lendemain. Enfin je me suis endormi, oubliant le petit visiteur.

 A peine quelques heures étaient-elles passées quand un bruit terrible retentit dans le salon. Je ne comprenais rien, puis tout devint clair : l'ourson s'était heurté au chien qui dormait à sa place ordinaire, dans l'antichambre.

- Eh bien… quelle bête ! s'étonna le cocher Andreï, en séparant les belligérants.

- Où allons-nous le mettre maintenant ? - pensai-je à haute voix. - Personne ne pourra dormir correctement cette nuit.

- Mais, au dortoir, conseilla André, avec les élèves. Ils l'aiment, eh bien qu'il dorme chez eux.

L'ourson fut placé dans la pièce des lycéens, très contents d'accueillir ce petit locataire.

Il était déjà deux heures du matin. La maison se calma enfin.

J'étais content d'être délivré de cet invité  inquiet et mobile. Mais une heure ne passa pas que tous bondirent, réveillés par un bruit terrible dans la pièce des lycéens. Encore quelque chose d'improbable. J'arrivai dans le dortoir en craquant une allumette. Et que vois-je :

Au milieu de la pièce il y avait un bureau couvert d'une toile cirée. L'ourson, en grimpant le long d'un pied de la table était arrivé à la toile cirée qu'il avait saisi avec ses dents. Prenant appui avec ses pattes  arrière sur le pied de la table, il avait tiré et emporté toute la toile, et avec elle la lampe, deux encriers, la carafe d'eau. La lampe et la carafe étaient cassées, l'encre répandue sur le plancher, et le coupable tapi dans le coin le plus éloigné d'où on ne distinguait que deux yeux étincelant comme deux braises.

 

On essaya de le saisir, mais il se défendit avec acharnement et il eut même le temps de piquer un lycéen.

- Qu'allons-nous faire de ce brigand ? implorai-je - tout cela c'est de ta faute, Andreï.

-  Qu'ai-je fait, Barine ? - se justifiait le cocher - j'ai seulement parlé de l'ourson et c'est vous qui l'avez pris. Et les lycéens l'approuvaient.

Bref, on n'a pu dormir de la nuit.

Le jour suivant a amené les nouveaux essais. L'affaire se passait en été, les portes restaient ouvertes. Il a alors pénétré en douce dans la cour où il a effrayé la vache. Il a attrapé un poulet et l'a écrasé. La révolte s'est levée : la cuisinière s'indigna  sévèrement, regrettant le poulet. Elle  cria après le cocher et l'affaire  faillit tourner à la bagarre.

La nuit suivante, pour éviter tout malentendu, le visiteur fut enfermé dans le garde-manger, ou rien n'était stocké exception faite une huche contenant la farine. Quelle indignation quand  la cuisinière découvrit l'ourson dans la huche. Il avait soulevé le lourd couvercle et dormait paisiblement,  directement dans la farine. La brave femme, affligée, fondit même en larmes et commença à demander des comptes.

- Il n'y a pas de vie possible avec cette bête ignoble - expliqua-t-elle - Maintenant on ne peut plus s'approcher de la vache, il faut enfermer les poulets, il faut jeter la farine, non Barine !

 

***

 

A vrai dire, je me repentais beaucoup d'avoir pris l'ourson et je fus très heureux quand une de mes connaissances l'emporta.

- Faites grâce, quelle gentille bête - admirait-il. Les enfants seront contents; Cela va être une vraie fête pour eux. Qu'il est mignon.`

- Oui, il est gentil… approuvai-je !

Nous poussâmes un ouf de soulagement quand nous fumes enfin délivrés de cette gentille bête et quand l'ancien ordre revint dans la maison.

Mais notre bonheur fut de courte durée car ma connaissance rendit l'ourson peu de jours après. L'animal s'était encore plus distingué dans sa nouvelle place. Il avait pénétré dans un équipage où un jeune cheval était attelé ; il avait grondé. Le cheval s'était emballé et avait cassé l'équipage.

Nous avons essayé de rendre la bête à ses premiers propriétaires, d'où l'avait amené notre cocher, mais ils l'ont refusé tout net.

- Qu'en faire ? - demandai-je à Andreï en l'implorant. Je suis prêt à payer pour m'en délivrer.

Heureusement, il y eut un quelconque chasseur qui le prit avec plaisir.

 

Quant au destin de l'ourson, il fut sans doute de courte durée (mais je n'arrive pas à traduire la dernière ligne!).

Mamine-Sibiriak (texte en russe sur Internet)

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Published by Tante Blanche - dans littérature enfantine
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