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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 05:48

  Nous voici maintenant aux Sapinières,  chez le sellier Taras Nikannikov. Il vit au bout du village dans une isba totalement délabrée, si délabrée qu’on ne sait pas trop si c’est une demeure ou une écurie. Elle abrite cinq personnes : Taras, la vieille Akoulina, le fils Varhouchka et sa femme, et enfin la fille, Oxia, que tous, dans les Sapinières appellent « la stupide Oxia »

Oxia, la mal aimée, est tellement laide que le père la dit « tombée de l’arbre », mais, grande et osseuse, elle est forte comme un cheval et corvéable à merci. Par exemple, au lieu de faire la provision de bois normalement, on envoie chaque jour Oxia fendre les buches par tous les temps.  Et le temps, en Oural ! Tout ce qui est lourd et difficile, c’est pour elle, et sans un mot de reconnaissance.

         Le fils et la bru disparaissent l’été mais reviennent vivre, à la mauvaise saison, sans un sou, sous le toit paternel. Oxia travaille, mais Taras prend l’argent. Et, j’ai oublié de le dire, comme il rentre ivre tous les jours à la maison, il en profite pour la battre. Au cabaret il dit d’ailleurs qu’il loue un cheval et pas une fille ! Taras vit  en faisant et en  réparant des souliers, ce qui occupe toute la famille, y compris  Oxia qui a la particularité de ne jamais dire un seul mot, ni de se plaindre jamais. Si, pourtant, une fois, elle a gémi, gémi, « comme une vache qui a perdu son veau » – c’est que pour une histoire sordide de chaussures qu’elle s’était faites et qu’on a voulu lui reprendre, elle a été battue par père et frère à un tel point qu’elle a perdu l’enfant qu’elle attendait sans que personne ne s’en soit aperçu.

Mais parlons de  la recherche de l’or. Le village est situé sur des terrains appartenant à l’Etat et gérés par une grande compagnie. Celle-ci a ses propres travailleurs à la journée, particulièrement exploités ; elle loue aussi des parcelles de terrain à qui veut bien chercher les pépites. Le travail d’approche est gratuit. Les pépites trouvées, on les remet  à la compagnie qui vous les paie un prix fixé. Le village est, pourrait-on dire, provisoire – tant que les parcelles seront exploitées il existera, puis tout le monde se dispersera, c’est sans doute la raison qui fait qu’on a affaire à quelque chose d’inachevé.

 Un beau matin, voilà notre Taras qui désire avoir lui aussi une parcelle, ce qui fait rire tout le cabaret, étant donné sa renommée de tire-au-flanc. Pourtant il finit par l’avoir sa parcelle : un lot délaissé par un ouvrier qui, après avoir creusé son trou (le chalumeau) sur une profondeur de 6 sagènes ( env 13 m), n’a rien trouvé et d’ailleurs est mort de l’effort. Il faut souligner que ces travaux d’approche étaient faits gratuitement. Cette parcelle fut considérée comme vide et laissée à l’abandon. C’est elle que Taras négocia avec la Compagnie.

         Il ne faut pas croire que Taras soit animé d’un courage tout nouveau. Qui descendra dans ce chalumeau situé à deux verstes du village, Oxia, évidemment. Et comment est-il , ce chalumeau ? Eh bien c’est un espèce de puits d’une archine et demi de diamètre (environ 1,10 m ), circulaire, de sorte qu’on ne consolide pas la paroi. C’est un mode d’exploitation extrêmement dangereux et strictement interdit par les statuts.  Donc Oxia creusait, creusait, trouvait….Les gens venaient voir, étonnés qu’elle ne soit pas encore ensevelie.  Taras et son fils paradaient au cabaret, la bru, en haut du chalumeau, s’occupait du déblaiement. Taras, rusé, n’exploitait qu’au fur et à mesure, ne divulgant pas ainsi le potentiel de sa parcelle. La vie était belle, la vodka « ne descendait pas de la table ». Et l’on envisageait une isba toute neuve, des chevaux, on se faisait des cadeaux, sauf pour Oxia qui ne méritait ni paie ni cadeaux. Mais il fallait tout de même la remonter de son trou, avec une corde,  et les deux hommes s’en plaignaient – c’était si pénible – Evidemment, elle en était à neuf sagènes, c’est à dire qu’elle passait sa vie au fond d’un trou non étayé de 19 mètres de profondeur. Ce qui était fort ennuyeux, c’est qu’elle commençait à être malade, boitant, toussant, toute pâle. Et la production diminuait.

Un beau matin,  la bru, en arrivant au chalumeau, ne trouva pas Oxia. Où s’était-elle envolée ?  Ils eurent beau chercher, elle fut introuvable – adieu, la mine, adieu l’argent, adieu la main d’oeuvre, adieu l’isba neuve… Oxia disparue, la famille perdit absolument tout.

Un jour enfin, au cabaret qu’il ne quittait plus, Taras apprit que la stupide Oxia avait trouvé mari. Peut- être laide, mais pourvue d’une jolie dot.  D’où venait donc cette dot ? mais du chalumeau, où Oxia était la seule à descendre – elle s’était fait sa petite cagnotte !

 

 

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Published by Tante Blanche - dans littérature russe
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